[Trad] « Pourquoi vous ne devriez pas croire à cette étude médicale ultra-récente »

[Trad] « Pourquoi vous ne devriez pas croire à cette étude médicale ultra-récente »

Article posté par Julia Belluz sur Vox le 23 mars 2015

En 2003, des chercheurs écrivant dans l’American Journal of Medicine ont découvert quelque chose qui pourrait changer la façon de penser les nouveautés médicales. Ils ont regardé 101 études publiées dans les meilleurs journaux scientifiques entre 1979 et 1983 qui proclamaient avoir découvert une nouvelle thérapie ou technologie médicale vraiment prometteuse. Seulement 5 d’entre elles aboutirent à une mise sur le marcher dans la décennie suivante. Seulement 1 d’entre elles était toujours vraiment utilisée au moment de la publication de 2003.

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C’est une chose que vous ne saurez jamais en lisant la presse. Prenez une procédure miracle récente contre la MS (Multiple Sclerosis). La MS est une pathologie dégénérative sans traitement. Chez les patients, le système immunitaire attaque les enveloppes protégeant les nerfs, perturbant fatalement les communications entre le cerveau et le corps ainsi qu’une cascade de syndrome tragique : mouvements incontrôlés, perte de l’acuité visuelle, incontinences, décès prématuré.

En 2009, retournement : un chercheur italien, le Dr. Paolo Zamboni, affirme avoir guéri la MS de sa femme en « débloquant » les veines de sa nuque. Il postula que la MS n’était pas une maladie auto-immune mais une maladie vasculaire. La recherche était contre intuitive, elle donnait de l’espoir aux personnes atteintes de MS, et reposait sur une histoire personnelle séduisante impliquant la quête d’un homme pour sauver sa femme. C’était la voie royale pour les journalistes qui proclamèrent la « thérapie libératrice » comme un triomphe médical permis par une histoire d’amour.

Malheureusement cependant, la découverte de Zamboni n’avait pas la consistance qu’on lui prêtait. Ce qui n’avait pas attiré autant l’attention que la romance de l’histoire, c’était que cette étude était de petite taille et de qualité moyenne. D’autres chercheurs, qui essayèrent de répliquer les résultats échouèrent. Des cas de complications et de rechutes chez les patients firent bientôt surface.

Ce cycle recommence encore et toujours. Une étude initiale promet des miracles et des anecdotes font du battage autour. Puis les chercheurs montrent finalement que ce n’était que du vent.

« Il y a une grosse, très grosse différence entre la façon dont les médias pensent les nouvelles médicales et comment les scientifiques les pensent », me disait récemment Naomi Oreskes, professeur d’histoire des sciences à Harvard lors d’une interview. « Pour vous, ce qui fait que c’est nouveau, c’est que c’est nouveau -et ça crée un biais dans les médias qui recherchent les résultats ultra récents. A mon avis, les résultats ultra récents devraient être considérés comme probablement faux ».

Beaucoup d’études médicales sont erronées.

C’est un fait que toutes les études sont biaisées et imparfaites. La réalité émerge dans le foisonnement d’études sur une même question. Cette réalité n’émerge pas de miracles, d’idées uniques et géniales, ou du « moment eureka ». Elle arrive après un long et laborieux travail d’examen minutieux des résultats, de leur réplication, et de leur discussion dans la communauté scientifique. Le but de tout cela est de donner des résultats fiables et précis, et non les résultats farfelus d’une unique expérience ou les biais de la croisade d’un chercheur solitaire.

De la façon dont fonctionne la science, nous, journalistes, et notre audience, ne nous saisissons que des découvertes prometteuses. Ces découvertes ultra récentes sont excitantes et pourraient – pourraient, seulement – révolutionner la médecine et mettre fin aux souffrances de nombreuses personnes. Nous sommes souvent poussés à faire du battage autour de scientifiques, comme Zamboni, qui sont déjà sous la pression de l’obtention de financements de recherches et de publications.

Nous n’attendons pas le consensus scientifique, nous en rapportons peu, et trop tôt, et nous laissons les patients et les décideurs politiques à des gaspillages, des blessures, ou des voies sans issue qui aboutissent à des espoirs déçus et des échecs médicaux.

Cette tendance pourrait être minimisée si nous pouvions simplement nous rappeler que l’écrasante majorité des études en médecine sont des échecs.

Matthew Herper a récemment détricoté un nouveau documentaire à propos d’un traitement « miraculeux » contre le cancer. Alors que la thérapie expérimentale montrée dans le film semble être le Saint Graal sur le moment, elle est aussi la dernière d’une longue liste de solutions apparemment « révolutionnaires ». D’après l’une des sources d’Herper, en fait, il y a plus de 200 échecs recensés de supposés traitements révolutionnaires contre le cancer ces dernières années.

Un recensement des découvertes cliniques montre qu’en moyenne, seulement 3000 des 50 000 articles publiés chaque année reposent sur un protocole solide et sont suffisamment significatifs pour relever du soin aux patients. Ça représente 6%.

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Assez souvent, une étude en contredit une autre, comme celles sur différents types d’aliments supposés prévenir ou accroître le risque de cancer. La réalité est quelque part dans l’ensemble de ces études, mais nous rapportons chaque étude isolément avant un nouveau volte face (le vin rouge allongera votre espérance de vie pendant une semaine avant de vous tuer la semaine suivante).

Pour une étude qui cherchait à déterminer si ce que nous mangeons quotidiennement est associé à des risques de cancer, on a sélectionné 50 ingrédients présents dans les recettes du Boston Cooking-School Cook Book. Beaucoup d’aliments ont fait l’objet de publications clamant à la fois des résultats positifs et des résultats négatifs.

Les chercheurs ne peuvent pas toujours répliquer les résultats des autres, et pour diverses raisons, beaucoup n’essaient même pas. Finalement, 85% -soient 200 milliards de dollars- des dépenses annuelles pour la recherche sont gaspillés dans des études mal conçues ou redondantes.

Ainsi, les résultats des recherches médicales récentes seront généralement faux avant que peut-être, finalement, si nous sommes chanceux, ils se révèlent corrects. Concrètement, seule une petite partie de tout ce qui est nouveau en science sera utile aux hommes.

Il n’y a pas de traitement contre notre addiction au battage médiatique autour des découvertes médicales.

Nous vivons une époque sans précédant d’exploration scientifique. A travers internet, nous avons ce monde de connaissance à portée de main. Mais plus d’informations implique de facto plus de mauvaises informations, et le besoin de scepticisme n’a jamais été aussi grand.

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Je me demande souvent si il y a le moindre véritable intérêt à rapporter des recherches très récentes. Les journaux publient leurs résultats, et le public s’en saisit, mais ça n’a pas toujours été le cas : les journaux ont été élaborés pour la discussion de pair à pair, non la consommation de masse.

Pour les journalistes, il est difficile dans le système médiatique actuel de résister au chant des sirènes de l’exclusivité. Nous sommes incités à trouver de nouveaux sujets sur lesquels écrire, tout comme les scientifiques et les instituts de recherche ont besoin d’attirer l’attention sur leurs travaux. Les patients, bien sûr, veulent de meilleurs soins médicaux, de meilleurs protocoles, et de l’espoir.

Mais ce cycle nous heurte et obscurcit la réalité scientifique que les recherches ont à nous présenter (en dépit des résultats extrêmement ténus et non validés de la thérapie contre la MS, des patients en souffrant ont traversé le monde entier pour faire lever des fonds et inciter les politiques à favoriser les recherches sur le traitement).

Pour ma part, j’ai essayé de rapporter les études récentes dans leur contexte, avec une revue systématique -les meta-analyses de toutes les meilleures études sur des questions cliniques- à chaque fois que c’était possible. Lorsque des scientifiques ou des journalistes livrent prématurément une découverte au public, j’essaie d’expliquer que la réalité est probablement toute autre, que ce n’est probablement pas une révolution du tout. Plus je le fais, et plus je réalise la justesse des propos de Oreskes d’Harvard, John Ioannidis de Sanford et que d’autres chercheurs reconnus répètent depuis des années : nous avons besoin de voir l’accumulation des découvertes scientifiques, dans cet ensemble nous trouverons ce qui sera susceptible d’aboutir à des avancées pour le bien être des individus et des sociétés.

Lorsqu’on se détourne de la pile des traitements magiques et miraculeux, on se concentre plus probablement sur les choses qui comptent vraiment pour la santé, notamment l’éducation, l’égalité, l’environnement.

Ce n’est pas toujours facile, et les forces à l’œuvre sont puissantes. Mais j’essaie de procéder minutieusement, de me rappeler à moi même que beaucoup de ce que je vois aujourd’hui est irrémédiablement imparfait et qu’il est nécessaire de laisser le temps au temps.

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