[Trad] « Le problème c’est l’idéologie ».

ideologie

Billet posté sur Neurologicablog par Steven Novella le 11 juin 2015.

Idéologie : n.f., système d’idées et d’idéaux, spécialement ceux formant le socle théorique de postures politiques et économiques.

C’est mon but, en tant que sceptique et intellectuel de me purger moi-même de toute idéologie, autant que possible. J’en suis venu à comprendre que c’est l’idéologie, dans son sens le plus large, qui est clairement l’ennemie de la raison. Il ne s’agit pas seulement de l’idéologie politique ou économique, mais également religieuse, sociale, et historique.

Intrinsèquement, une idéologie est quelque chose en quoi vous croyez car vous y croyez. C’est une ancre morale et intellectuelle, aussi bien qu’une lunette à travers laquelle vous voyez le monde. Je ne prétends pas que toutes les idéologies sont équivalentes. Nous venons à nos idéologies selon différentes voies, certaines plus valides que d’autres. Nous les acquérons souvent par le biais de notre famille, notre société, et notre culture. La génétique pourrait également jouer un rôle. Nous semblons prédisposés à certaines idéologies politiques basées sur les valeurs qui nous parlent le plus. Nous prenons dès lors ces valeurs comme si elles étaient la Vérité.

Il y a même des idéologies auxquelles on arrive via des arguments et des considérations valides. Je considère le consensus scientifique, qui évalue le doute, la logique, l’empirisme et ses propres connaissances, comme une idéologie valide et digne d’intérêt.

Les idéologies sont encore plus pernicieuses lorsqu’elles deviennent une source d’identité. Un challenge à l’idéologie devient alors un challenge à la personne elle-même, à la fibre même de son être. Les idéologies renforcent les pires aspects de notre nature tribale, séparant le monde entre « eux » et « nous », ceux qui ont vu la Vérité, et ceux, mentalement déficients, qui sont condamnés à se vautrer dans l’ignorance et la confusion.

Il y a souvent une dimension morale à l’idéologie. Les idéologies nous font ressentir que nous n’avons pas seulement raison, mais que nous sommes vertueux et qu’en conséquence la justice nous oblige à être intolérants vis-à-vis des crétins qui offensent notre idéologie.

L’idéologie conduit également au raisonnement orienté, à contraindre nos capacités cognitives non pas pour trouver la meilleure réponse, mais pour défendre celle pour laquelle notre cerveau aura l’attrait le plus primitif et émotionnellement chargé. Lorsque les preuves tendent à satisfaire notre idéologie, nous sommes peu enclins à les questionner. Lorsque les preuves challengent notre idéologie, nous sommes très bons pour leur trouver des reproches.

A ce stade de la lecture, vous êtes probablement entrain de hocher la tête en signe d’approbation, en repensant à toutes ces personnes que vous connaissez et qui semblent parfaitement correspondre à la description de l’idéologue typique que je viens de décrire. C’est facile de reconnaitre de telles positions chez les autres. Le véritable challenge est de les reconnaître chez soi. C’est que dans ce cas là, ça ne semble pas être de l’idéologie bien entendu, mais la Vérité.

Le problème c’est l’idéologie, car elle conduit à l’étroitesse d’esprit, au raisonnement orienté, à l’auto-persuasion d’être juste, et à la rectitude politique. Elle tend à réduire l’investigation sceptique et le discours franc.

Quelle est alors l’alternative ? Je pense que la meilleure solution est de considérer chaque question individuellement selon ses propres modalités et mérites. Cela ne signifie pas qu’il faille ignorer les priorités ni les consensus scientifiques et philosophiques. Cela signifie considérer ces questions aussi objectivement que possible. Cela signifie aussi de vous éloigner émotionnellement de toute étiquette qui pourrait valoir identité et servir de filtre à votre pensée.

On ne peut pas totalement éliminer les étiquettes cependant. Elles sont des guides utiles et aident à organiser notre pensée. Les étiquettes peuvent identifier des philosophies et des principes. Par exemple, je peux penser au capitalisme comme un groupe d’idées et de principes économiques. Je pourrais même considérer le capitalisme comme un système économique valide, et meilleur que les alternatives disponibles. Cependant, dès lors que vous franchissez la ligne floue consistant à vous identifier vous-même comme capitaliste (en terme de philosophie), vous êtes motivé à défendre le capitalisme même contre des critiques légitimes, à minorer ses faiblesses, et à voir les preuves et les évènements à travers un filtre supportant le capitalisme.

C’est la raison pour laquelle je ne m’identifie plus à aucun parti politique. Je juge chaque problème politique et candidat selon ses propres mérites.

Comme autre exemple, je pourrais dire que j’accepte le consensus scientifique actuel sur la théorie de l’évolution, plutôt que de me définir comme un « évolutionniste ».

Comme un activiste sceptique, l’idéologie de laquelle il est le plus difficile de me distancier moi-même est le scepticisme scientifique. Je me considère moi-même comme un sceptique, car c’est cela que je pratique. J’accepte la philosophie du scepticisme scientifique autant que j’accepte le consensus sur l’évolution des espèces, car il est supporté par la logique et les preuves. Mais je dois me garder de franchir la ligne floue de l’idéologie.

Cela signifie que j’évalue chaque nouvelle allégation à l’aune des éléments scientifiquement pertinents, de la logique, des preuves, et non pas de la façon dont elle flatte une position particulière préalablement définie comme « sceptique ». Cela signifie reconnaître les arguments valables même s’ils sont en rupture avec une position traditionnellement défendue par les sceptiques.

En fait, j’essaie de traiter le scepticisme scientifique comme une philosophie plutôt que comme une idéologie. La différence peut être subtile, car les deux sont superficiellement des systèmes d’idées et de principes. L’idéologie tend à être un système de croyances complètement verrouillé par le haut. La philosophie devrait plutôt être un système ouvert d’arguments provisoires et toujours enclins à la révision.

Comme une philosophie, le scepticisme scientifique est également anti-idéologique. C’est un système de méthodes plutôt qu’un système de croyances, et ces méthodes incluent le doute, l’auto-critique, et la nature provisoire de toute connaissance. En fait, dans sa plus pure forme, le scepticisme scientifique ne contient aucune croyance, mais seulement l’application de méthodes qui forment une approche de la connaissance. Il ne nécessite même pas forcément le rejet du surnaturel, mais seulement l’adhésion à la méthode naturaliste car la science ne peut pas fonctionner autrement. Le scepticisme scientifique est agnostique envers toutes les croyances particulières.

Là où le langage est trompeur, c’est que la certitude scientifique concernant une conclusion particulière gravit les sommets vers les 99% (sur le fait que la vie évolue par exemple). Ce faisant, l’acceptation des ces probabilités massives conduit dans la vie de tous les jours à ce que sa reconnaissance devienne difficilement discernable d’une forme de « croyance ». C’est très pratique de dire « je crois en l’évolution », pour dire qu’en réalité j’accepte les preuves scientifiques vertigineuses pointant toutes vers la conclusion que la vie évolue, et qu’il n’y a pas d’alternative à cette théorie qui soit viable, et encore moins sérieuse, pour challenger celle de l’évolution. J’accepte cela comme un fait scientifique établi.

Ce n’est pas facile d’être libre de toute idéologie. Il semble que l’esprit humain se moule facilement et confortablement dans le mode idéologique. Le rejet de l’idéologie pour soi-même demande beaucoup d’énergie pour être maintenu. Le moyen d’y arriver est de suivre un processus valide plutôt que des croyances spécifiques, et d’accepter la nature provisoire de toute connaissance humaine.

Bien entendu, si vous pensez que j’ai tort, je suis ouvert aux autres points de vue.

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2 commentaires sur “[Trad] « Le problème c’est l’idéologie ».

  1. Bonne description.

    La description de l’idéologie faite au début de l’article ressemble trait pour trait à la définition de paradigme de Thomas Kuhn.
    Oui une idéologie non seulement vous dit ce qui est vrai, mais surtout elle vous dit ce que vous avez le droit de voir, ce qu’il est important de voir et d’ignorer, elle définit les critères de vérité, les logiques à utiliser, et permet donc de ce protéger en toute rationalité de la réalité.

    par expérience, et malgré mon désir matérialiste que le monde existe sans l’observateur, j’ai compris qu’il n’y avait pas de limite à ce que l’esprit humain le plus rationnel ne puisse ignorer.

    Vous décrivez très bien le péril des mouvements sceptiques, et ce que signifie que suivre un consensus… c’est suivre des preuves individuelle, faire confiance a des gens, qui ont fait confiance a des gens, qui ont fait confiance a des observations, qu’ils ont interprété selon un cadre idéologique… un paradigme..

    Comme Feyerabend, et suivant un peu la philosophie anti-planiste de Taleb, je crois que la science ne peut pas différencier deux hypothèses, malgré un jeu de preuve éclairant, tant qu’une partie moins idéologisée de la société ne fait pas pencher la balance et n’ostracise pas les négateurs de la réalité pratique…

    Kuhn explique ainsi que le paradigma gagnant est celui qui donne un avantage a ses tenants, coté scientifique. j’ajoute a cela que l’avantage économique, industriel, est bien plus important que l’avantage théorique.

    le problème est que dans les sociétés complexe, médiatisée ou religieuse, il existe une réalité auto référente, un peut comme le marché de l’art, qui apporte un gain économique par le simple fait qu’il est un consensus. Un industriel peut vendre des barrières à licorne, et même croire aux licornes. Les scientifiques recherchent là ou ils sont payés pour.

    Sans un minimum de soutient une idée pratique , efficace, peut être ignorée.
    la mort affreuse de Semmelweis, malgré les preuves indubitables et de grande qualitré qu’il a apporté, montre que la vérité virtuelle du consensus peut gagner contre la basse matérialité.En effet le gain n’était pas pour ceux qui avaient le pouvoir de décider de la vérité, et ces décideurs souffraient majoritairement de ce changement

    c’est donc sans espoir, et comme dans Matrix, il est très difficile de savoir si la pilule est bleu ou rouge.

    ma pilule est elle bleu ou rouge ?
    Le marché décidera ? ou, mais c’est lent et un consensus délirant peut effrayer même les plus pragmatiques des capitalistes agnostiques.

    en tout cas oui, l’idéologie, le paradigme, la pensée de groupe, le consensus de terreur, sont indiscenable de la réalité du point de vue de celui qui y vit.

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