[Trad] Scientisme et pseudoscience, un commentaire philosophique [difficulté : facile] (1600 mots / ~ 5 mins)

Billet publié par Massimo Pigliucci le 13 janvier 2016.

homeopathy
[NdT – Résumé : au travers de cet exemple portant sur l’homéopathie, Massimo Pigliucci donne un exemple flagrant de l’accusation fallacieuse de scientisme souvent brandie par les tenants de pseudosciences à l’égard des personnes qui exigent simplement d’eux des preuves satisfaisant les standards de la recherche scientifique. Mais c’est également la réfutation patente de l’allégation qui est souvent faite par les mêmes tenants selon laquelle la recherche et la publication scientifiques seraient « verrouillées », soumises à une quelconque « pensée dominante » dans laquelle la discussion et la controverse ne seraient pas possibles. On voit au contraire que des propos très dissidents (et d’exécrable qualité) peuvent aisément être tenus dans de très grosses revues scientifiques. Heureusement pour la science,  sa nature auto-correctrice finit généralement par l’emporter sur l’absence de preuves et de bases théoriques solides. Malheureusement, elle est aussi souvent l’amorce d’une nouvelle position victimaire des tenants qui entrent alors dans un raisonnement circulaire.]

Je me suis construit une réputation de critique du scientisme, qui est, selon mon dictionnaire, « une croyance excessive dans le pouvoir des connaissances scientifiques et techniques ». Je suis en effet en train d’élaborer un volume aux Chicago Press sur ce sujet et co-édité avec mon partenaire de longue date, Maarten Boudry (il y a quelques années nous avions mis en place une collection similaire sur les pseudosciences, sujet que je vois dans un certain sens comme le miroir du scientisme). Les contributeurs incluent des collègues ayant participé à un workshop co-organisé avec Maarten au CUNY’s Graduate Center en 2014.

Mais le « scientisme » peut également être une étiquette utilisée par les défenseurs de notions pseudoscientifiques pour discréditer la science qui ne leur plait pas, depuis les sciences de l’évolution jusqu’aux sciences du climat. Ainsi, un papier que j’ai récemment publié dans le Journal of Bioethical Inquiry considère justement cet aspect du scientisme et s’attaque à un certain nombre d’auteurs ayant rejeté une publication qui faisait une critique solide de l’éthique des « traitements » homéopathiques.

Ce qu’il s’est passé, c’est qu’en 2012, le journal Bioethics a publié un commentaire de K. Smith intitulé « Contre l’homéopathie, une perspective utilitaire ». Dans celui-ci, l’auteur mettait en cause la pratique homéopathique en des termes utilitaires, ainsi que le titre le suggérait de manière évidente (bien qu’une critique similaire soit également possible, je pense, d’un point de vue déontologique et éthique).

Smith a présenté un argument systématique qui commençait par l’explication de l’impossibilité théorique pour l’homéopathie de fonctionner, et en particulier, des deux principes fondamentaux de la pratique : la loi de similitude et le principe de dilution. Il a alors passé en revue la littérature sur l’homéopathie en mettant en évidence son insuffisance pour établir aucune des prétentions sur lesquelles l’approche est basée.

Smith a aussi examiné très précautionneusement les bénéfices possibles de l’homéopathie, comme sa nature non-invasive, son rapport coût-bénéfice, son approche holistique, les possibilités de l’effet placebo, et sa propension à encourager l’automédication. Il conclut que « les bénéfices de l’homéopathie sont plutôt minimes ».

Ensuite, Smith a passé en revue les possibles points négatifs de l’homéopathie : le risque de délaisser les soins médicaux conventionnels, la perte de ressources qui résulte du soutien à la pratique de l’homéopathie (puisqu’on sait qu’elle ne fonctionne pas au-delà de l’effet placebo), le problème de la crédibilité imméritée, c’est-à-dire celle que l’homéopathie gagne lorsqu’elle est adoptée par des professionnels de santé et institutions médicales, l’affaiblissement simultané de la médecine basée sur les preuves scientifiques et l’affaiblissement de certains types de thérapies « alternatives » qui ont un réel effet (comme certaines formes de méditation, de massage, etc.). Ses conclusions étaient que « l’investissement dans l’homéopathie par les instituts publics de santé est contraire à l’éthique en comportant une perte de ressources … les effets [d’un tel investissement] sont importants et leur coût clairement inutile ».

J’aurais pensé honnêtement que tout ceci coulait de source. Mais j’avais tort.

Bioethics a publié 4 réponses au papier de Smith (avec la contre-réponse de Smith). C’est là que les choses devinrent intéressantes, alors que les maux étaient assénés sans ménagement. En voici un aperçu :

L’un des contradicteurs de Smith, R. Moskowitz, a commencé par l’assertion étrange que « si l’homéopathie est basée sur un mystère, cela ne prouve pas que c’est une imposture », soit un type de « raisonnement » qui pourrait être utilisé (et l’est en réalité!) pour défendre l’astrologie. Il poursuit ensuite sans se démonter en retournant les arguments de l’effet placebo et la rémission spontanée comme explications de l’effet non spécifique de l’homéopathie en interrogeant : « peut-on faire meilleur compliment à une médecine que la douceur et la spontanéité de son action ainsi que son effet persistant ne requérant pas d’autres traitements ? ». Bon, si une médecine n’a aucun effet spécifique au-delà de la rémission spontanée du corps, est-ce que c’est toujours de la médecine ? Et pourquoi fait-on payer les patients pour cela ?

Un autre contradicteur, I. Sebastian, a soulevé un argument fallacieux, l’argument d’autorité, en invoquant Luc Montagnier, virologue et prix Nobel de médecine comme tenant de l’homéopathie et ainsi comme argument recevable en lieu et place de toute véritable preuve scientifique. Elle caractérise la médecine « allopathique » [NdT : le terme « allopathique » n’est utilisé que par les tenants des thérapies alternatives ou dites « holistiques » pour qualifier la médecine scientifique en opposition et par rejet de celle-ci] comme basée sur un modèle déductif et nomothétique [NdT : raisonnement dont on peut tirer des lois générales à partir d’observations particulières] (montrant ainsi sa compréhension superficielle de la philosophie des sciences) et en affirmant que ce n’est pas le « modèle » adopté par l’homéopathie, pour laquelle les anecdotes non contrôlées semblent être suffisantes. Elle accuse ensuite Smith d’affirmer que le Mahatma Gandhi ne respectait pas l’éthique (car tenant de l’homéopathie), ce qui est un exemple ahurissant de non-sequitur (ainsi qu’un nouvel appel fallacieux à l’autorité, Gandhi n’étant même pas chercheur en sciences médicales). Finalement et sans aucune ironie, elle conclu : « si l’argumentation du Dr. Smith n’était qu’un exercice de philosophie limité à sa tour d’ivoire, cela n’aurait que peu d’importance. Mais savoir que ces considérations pourraient affecter la santé et même la vie d’autres personnes est assez dérangeant ». En effet.

Le troisième contradicteur, P. Bellavite, a préféré s’attacher tout spécialement à la défense du principe de similitude, c’est-à-dire l’idée en homéopathie que les maladies causant certains maux doivent être soignées par l’administration de substances causant des effets similaires à ceux de la maladie. Il a alors commencé une incroyable partie de mumbo jumbo par des explications d’apparence très technique mais n’ayant en réalité aucune signification ou quoi que ce soit d’autre. Ses mentions de la « réorganisation du système de régulation » et de « l’homéodynamique neuro-immuno-endocrine » étaient des mélanges de complètes vacuités et tournures absconses comme Smith l’a clairement noté dans sa réfutation.

Et voici enfin L. Milgrom et K. Chatfield, les deux auteurs ayant explicitement invoqué le scientisme dans le contexte de l’échange dont nous sommes entrain de parler. Pour commencer, leur réponse était auto-contradictoire : d’une part ils revendiquaient de défendre l’homéopathie sur le terrain des preuves scientifiques, et d’autre part ils accusaient Smith d’être scientiste car justement il demandait de telles preuves. Mais ils ne pouvaient pas avoir les deux à la fois, c’était l’un ou l’autre. De manière aberrante, Milgrom et Chatfield reprochaient également à Smith d’avoir évité l’analyse utilitariste de la médecine conventionnelle [NdT : càd la médecine scientifique], ce qui bien entendu n’était pas l’objet de l’article original, et de surcroît n’aurait en rien aidé la cause de l’homéopathie.

Et c’est là que se situe le nœud du problème avec la citation suivante :

« L’affirmation du Dr. Smith selon laquelle l’homéopathie pourrait affaiblir la médecine scientifique nous laisse perplexe. Une telle peur est enracinée non pas dans la science, mais dans le scientisme, c’est à dire la croyance non scientifique que comparée à d’autres formes de connaissances, la science est absolument la seule voie d’accès justifiée à la vérité. Pris à l’extrême, le scientisme surpasse l’intolérance inquisitoriale du web en étant soutenu par certains universitaires, une partie des médias et des blogs (habituellement anonymes) qui systématiquement vilipendent tout ce qu’ils considèrent « non scientifique » comme on a pu le voir lors des campagnes antidémocratiques en Grande Bretagne pour débarrasser le NHS de sa section homéopathie. Heureusement, tous ne partagent pas un tel fondamentalisme, spécialement en première ligne ».

Voici ma réponse :

« Pour commencer, notez que Smith n’a jamais prétendu que la science était ‘la seule voie d’accès justifiable à la vérité’, et encore moins que la connaissance scientifique est ‘absolue’, des propos qui pourraient assurément être qualifiés de scientistes. Il a simplement traité la recherche médicale comme une science, dont il ressort que toute affirmation sur l’efficacité thérapeutique de n’importe quel traitement devrait être basée sur les meilleures preuves scientifiques disponibles. Je ne sais pas pour vous, mais j’aime autant que les recommandations médicales que je reçois soient basées sur la science. Notez aussi les références semi-paranoïdes aux conspirations antidémocratiques visant à miner l’homéopathie. Comme Smith l’a lui même expliqué dans sa réfutation, les campagnes d’information du public sur le manque de preuves crédibles en faveur d’une pratique particulière et l’appel à ce que celles-ci soient financées par l’argent public sont, au contraire, hautement démocratiques. Notez enfin l’usage péjoratif du terme ‘fondamentalisme’ accompagné dans le texte par une référence à un article de Holmes et al., où le mot ‘fascisme’ est continuellement répété pour qualifier la demande répétée de scientificité en recherche médicale. Ce type de propos très émotif accompagné par bien peu de preuves tangibles pour soutenir ses allégations extraordinaires est un marqueur habituel des pseudosciences et représente dans le cas présent un détournement flagrant et idéologiquement motivé du terme ‘scientisme’ ».

Vous pouvez ainsi constater que mes critiques du vrai scientisme ne m’empêchent pas de voir clairement lorsque le terme est simplement utilisé comme une excuse à une pensée paresseuse criblée d’allégations pseudoscientifiques.

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2 commentaires sur “[Trad] Scientisme et pseudoscience, un commentaire philosophique [difficulté : facile] (1600 mots / ~ 5 mins)

  1. J’ai un truc a noter, ou une question plutôt sur 1 ligne en particulier, tout l’article est super sinon^^.

    Mais a part la science, qu’est ce qui peut amener la vérité? C’est une question d’épistémologie qui me semble abstraite et compliquée, et que j’imagine mal dans la bouche d’un pseudo-scientifique?
    En réfléchissant, je me disais qu’un axiome c’est traitre car : « ceci est un commentaire », je sors ça sans méthode derrière, ni preuve que c’est pas une chaussette, mais je sais qu’on me réfutera pas car il faudrait passer par la méthode scientifique pour me contredire, et que personne le fera en 8 siècle.

    Parenthèse fermée, tout ça pour dire que le scientisme, je le vois peut être dans la façon d’être, de faire les choses, et encore… mais pas en disant que seul la science apporte la vérité (dire que la science est absolue aussi c’est pas scientiste mais anti-scientifique, on peut pas sortir ça et être sérieux, si un pseudo-scientifique nous énerve peut être, c’est pas productif mais c’est une phrase dans le vide et tu vas t’empresser de préciser que c’est façon de parler, et sinon c’est un mauvais choix de mot pour dire que la méthode scientifique apporte le plus de certitudes). En fait, en toute bonne foi argumentative, je situe pas vraiment le vrai scientisme non plus.

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