Pensée unique : La publication scientifique est-elle interdite aux dissidents ? [Difficulté : facile] (4500 mots / ~20 mins)

Des bactéries, La Main du Créateur, l’homéopathie qui marche, et autres OGM-poisons…

J’ai récemment traduit un billet de Massimo Pigliucci car il parlait de l’accusation de scientisme qui est souvent assénée par des tenants de pseudosciences (ici l’homéopathie) à l’endroit de personnes leur demandant de se conformer aux standards scientifiques de base. Matt McOtelett me faisait remarquer que ce billet était aussi une excellente illustration de l’inanité d’une autre accusation généralement partagée par différents tenants : celle de la publication scientifique aux ordres, verrouillée, interdite d’accès aux chercheurs dissidents vis à vis du consensus scientifique admis.

En effet, lors de n’importe quelle discussion que vous pourrez avoir avec un tenant, que ce soit un internaute lambda qui a vaguement intégré la croyance que les OGM, les pesticides, le gluten et les vaccins, c’est poison, ou un militant violent du milieu associatif, il vous sera retourné qu’on ne peut faire aucune confiance au consensus scientifique, car il ne reflète de toute façon qu’une pensée unique qui ne tolère pas les avis contraires. Bien entendu, selon la croyance des tenants auxquels vous serez confronté, cette pensée unique pourra être diamétralement opposée : un anti-RCA ? bien entendu que la publication scientifique reflète la pensée unique gaucho-bobo-décroissante du moment ! un anti-OGM ? Bien entendu que la publication scientifique représente la pensée unique ultra-capitalo-scientiste du moment !

Il n’en allait pas autrement dans le billet de M. Pigliucci, où les contradicteurs scientifiques (dont Pigliucci) des homéopathes étaient accusés d’être des scientistes fascistes conformément à la pensée dominante en science. Pour rappel, Pigliucci et Smith ne demandaient qu’une chose : que les critères basiques de scientificité soient appliqués systématiquement en sciences biomédicales, notamment en ce qui concerne l’homéopathie dont ils rappelaient ici que non contente de violer l’éthique, elle besognait aussi salement la méthode scientifique.

Fascistes scientistes donc.

Mais bien entendu, aucun argument de nature scientifique. De manière tout à fait ironique, ces propos déplorables des chercheurs et praticiens qui les émettaient, étaient tenus dans une revue scientifique importante. C’est-à-dire que des propos totalement anti-scientifiques et par ailleurs parfaitement malhonnêtes étaient non seulement publiés, mais longuement discutés dans une revue tout ce qu’il y a de plus sérieuse et mainstream.

La réplication de l’expérience de Lenski : l’odeur de l’Intelligent Design

Ce qui m’amène à une controverse un peu plus subtile, à savoir la réplication récente de l’expérience de Cooper et Lenski, et aboutissant à des conclusions différentes.

L’expérience de Vaughn Cooper et Richard Lenski est souvent citée contre les créationnistes comme une preuve expérimentale simple mais particulièrement éloquente de l’évolution. Lors de cette expérience, les auteurs ont testé la capacité de populations de bactéries cultivées en milieu contrôlé d’évoluer et a fortiori de se différencier de la population ancestrale en fonction des changements de contraintes environnementales de leur milieu de culture.

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En clair, Cooper et Lenski ont cultivé plusieurs dizaines de milliers de générations de bactéries pendant plusieurs années, en modifiant quotidiennement le milieu de culture d’une fraction de chacune des 12 populations initiales. Ils ont ainsi montré que tout au long de ces générations, la valeur sélective des populations de bactérie augmentait constamment, et que celles-ci cumulaient dès lors des adaptations bénéfiques qui leur octroyaient une augmentation rapide du rendement dans chaque nouvel environnement auquel elles étaient exposées.

De génération en génération, ces populations évoluaient.

L’une des observations les plus remarquables de cette expérience à long terme a été l’acquisition chez l’une de ces populations de bactéries, après 30 000 générations, d’une nouvelle voie métabolique lui donnant la possibilité inexistante auparavant de se nourrir du citrate qui composait en abondance le substrat dans le quel ces populations étaient cultivées. Toutes les populations mises en culture avaient, sous la contrainte de leur environnement (celle de leur substrat limité en glucose), évolué indépendamment les unes des autres pour s’adapter à cet environnement, illustrant ainsi de manière éclatante les mécanismes évolutifs. Mais l’acquisition de cette voie métabolique après 30 000 générations, et toujours inégalée par les autres populations après plus de 60 000 générations était tout simplement remarquable.

Bien entendu, le créationnisme dur, c’est-à-dire le créationnisme « Terre jeune », représenté de manière emblématique par Ken Ham et le Musée de la Création au Kentucky n’est pas resté sans réaction face à cette expérience (on rappellera qu’il existe de multiples, massives, indépendantes et convergentes autres preuves de l’évolution). On a ainsi pu lire sur Answers in Genesis quelque tentative bien peu crédible de manipuler les concepts, non pas pour réfuter l’expérience de Lenski, mais bel et bien pour en faire une preuve de … la Création !

« – Oui mais Plasmo, Answers in Genesis c’est pas une revue scientifique, c’est quoi le rapp…

-… Silence pourceau ! »

C’était sans compter sur la publication récente dans le Journal of Bacteriology d’une réplication de l’expérience de Lenski.

J. of Bact. est une revue scientifique tout ce qu’il y a de plus sérieuse et mainstream, à la fois peer-reviewed et partiellement open-access. Wikipédia nous indique qu’elle disposait en 2013 d’un Impact Factor supérieur à 2, ce qui n’est pas énorme mais tout à fait normal pour une revue médicale spécialisée comme celle-ci. Alors que les observations les plus remarquables de l’expérience de Lenski avaient été publiées par Zachary Blount, l’un de ses étudiants, dans PNAS en 2008, Nature en 2012 et eLife en 2015, cette nouvelle publication indépendante et open-access de Dustin Van Hofwegen, Carolyn Hovde, et Scott Minnich dans J. of Bact. était aussi inattendue qu’intéressante.

Cette publication présente une réplication réussie de l’expérience de Lenski et conforte ses découvertes principales. C’est plutôt une bonne chose, une démonstration de la façon dont on fait de la bonne science, de la science solide, de la façon dont la science essaye d’avoir une représentation fiable bien qu’approximative de la réalité de l’univers.

Mais !

Mais c’était sans compter la conclusion surprenante de cette publication. Il faut bien comprendre auparavant qu’une publication scientifique répond à des critères formalisés de présentation où l’on distingue les résultats de la conclusion. La conclusion relève de l’interprétation des résultats présentés auparavant, et en toute logique, la conclusion doit suivre les résultats. C’est ainsi qu’on peut souvent identifier des publications à la méthodologie tout à fait solide et fiable, mais dont les auteurs extrapolent, exagèrent les conclusions. Ce sont évidemment ces conclusions qui seront souvent reprises sans aucune lecture critique par les médias généralistes (ceci même si les résultats et la méthodologie étaient mauvais, de toute façon).

Or, c’est justement la conclusion à laquelle arrivent les auteurs de cette réplication qui est surprenante, puisqu’ils y expliquent que cette expérience démontre qu’aucune nouvelle information génétique n’a été créée, et que ce n’est donc pas la preuve de l’évolution qui est alléguée. Ça ne vous rappelle rien ? Si bien sûr : Answers in Genesis, où le déplacement des goals est élevé au rang d’art afin de ne pas accepter la réalité de l’évolution. On rappellera que le déplacement des goals est un sophisme consistant à ne plus accepter des preuves autrefois exigées ardemment pour trancher une question. C’est comme si on décrétait qu’on allait changer l’emplacement de la cage au foot après un but marqué par l’équipe adverse, et qu’il fallait en fait marquer ailleurs pour espérer inscrire un point.

Tout repose ici sur le tweak du concept de création d’information génétique. En effet, les auteurs de cette réplication affirment que puisque le gène codant la nouvelle voie métabolique n’est que le réarrangement de matériel génétique préalablement existant, alors aucune nouvelle information n’a été créée. Vous avez produit une expérience qui illustre très fortement la réalité de l’évolution ? Ok mais en fait vous n’avez pas créé quelque chose de totalement nouveau. => Déplacement des goals.

On pourrait expliquer plus en détail pourquoi cette objection n’est pas pertinente, mais on se contera de l’illustrer ici par l’exemple donné par Lenski sur son blog :

« c’est comme dire qu’un nouveau livre –disons l’Origine de espèces de Darwin publié en 1859- ne contient pas d’informations nouvelles parce que le texte est écrit avec les mêmes lettres et mots préalablement trouvés dans d’autres livres plus anciens ».

On ne sera pas surpris d’apprendre que l’un des co-auteurs de cette réplication, Scott Minnich est par ailleurs membre du Discovery Institute et a été témoin pour le parti de l’Intelligent Design lors du procès Dover aux USA en 2005 (procès gagné par le parti évolutionniste pour l’interdiction d’enseigner le créationnisme dans les écoles publiques comme alternative scientifique à la théorie de l’évolution).

Bien entendu, il ne s’agit pas d’une chasse aux sorcières du type de celles auxquelles nous ont habitués les tenants anti-tout, surtout dans les médias généralistes, à la recherche du moindre conflit d’intérêt, réel ou fabriqué, à monter en épingle afin de discréditer des résultats scientifiques inattaquables sur le plan méthodologique. La réplication et ses résultats sont apparemment solides, conformes aux méthodes scientifiques, et renforcent des résultats préalablement obtenus de manière indépendante et convergente. Il n’en demeure pas moins que l’interprétation de ces résultats par leurs auteurs semble critiquable, s’agissant au mieux d’une querelle sémantique peu pertinente, au pire d’un argumentaire créationniste pernicieux.

Ce n’est pas parce que Scott Minnich est préalablement connus pour ses accointances créationnistes qu’on peut critiquer ainsi ces conclusions, mais bel et bien parce que ces conclusions sont critiquables en elles mêmes. Le questionnement sur le créationnisme affiché des auteurs ne vient qu’après l’analyse objective des preuves (c’est cette priorité que passent généralement à la trappe les chasseurs de sorcières auto-proclamés).

Dès lors, il semblerait que cet article, tout à fait solide dans son ensemble, et publié dans une revue scientifique revue par les pairs tout à fait sérieuse et mainstream, soit un exemple flagrant de dissidence scientifique. Et la performance est assez honorable dans le genre, car on ne parle pas de « scientifique » créationniste (souvent vantés sur Youtube sur les chaînes de « la dissidence » ou de la « réinformation ») n’ayant en réalité jamais publié dans le domaine de l’évolution, ou n’ayant jamais publié tout court, sinon quelques livres grand public et n’ayant jamais fait l’objet d’aucune revue de pairs. On ne parle pas non plus d’une publication qui porterait sur un point spécifiquement controversé et ne faisant effectivement l’objet d’aucun consensus dans la communauté scientifique. Non, on parle quand même bien d’une publication sérieuse, dans une revue sérieuse, et qui tend vers des conclusions anti-évolutionnistes.

Et ce n’est pas le fait d’être anti-évolutionniste qui est problématique. C’est le fait de ne pas avoir de bons arguments pour le justifier.

Clairement, arriver à faire publier des incises créationnistes en 2016 dans une revue sérieuse, c’est vraiment l’über dissidence, non pas parce que ce serait techniquement impossible, du fait du verrou de la pensée unique, mais parce que les preuves contraires disponibles dans le reste de la littérature scientifique sont absolument accablantes. Et des preuves, les scientifiques ne demandent que ça. A côté de ça, des critiques de la Crosse de Hockey supposées mettre à bas le réchauffement climatique anthropique, c’est du teletubbies intégral. Évidemment ça ne veut pas dire que de bonnes preuves ne pourront jamais être publiées un jour ou l’autre. On les attend, c’est tout.

Il est malaisé d’apporter la preuve démonstrative de la nature créationniste de cette estocade sans verser dans le procès d’intention, mais les observations rapportées ci-dessus à propos des accointances de Minnich et de la querelle sémantique n’en demeurent pas moins vraies.

Plos One et l’affaire de la Main du Créateur.

De façon beaucoup moins subtile, on a vu surgir ces derniers jours un autre cas de probable créationnisme affiché dans la revue Plos One, également peer-reviewed et open-access. En effet, on a pu y lire récemment un article publié le 5 janvier dernier par des chercheurs (Ming-Jin Liu, Cai-Hua Xiong, Le Xiong, Xiao-Lin Huang ) de l’université de science et technologie de Wuhan en Chine sur certains aspects biomécaniques de la main humaine. Entre beaucoup de formules pompeuses, les critiques de cet article se sont concentrées sur une affirmation assez ahurissante revenant à plusieurs reprises dans le texte, à savoir la mention du « Créateur » (avec la majuscule et tout !) qui, Seul, pourrait expliquer l’existence d’une structure anatomique aussi fofollement géniale et utile pour attraper des choses avec.

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La génialitude fonctionnelle de la main en image : double facepalm sceptique

Une avalanche de réactions a suivi dans les commentaires de l’article et sur les réseaux sociaux, à commencer par un tweet incendiaire de James McInerney de l’université de Manchester le 2 mars dernier (ce qui explique que la controverse ne nous apparaisse que maintenant).

Controverse en effet, non pas sur la justification ou non des allégations créationnistes de cet article (elles n’en ont aucune), mais sur la qualité du processus de peer-reviewing, en particulier dans la revue Plos One. En dehors des tweets incendiaires initiés par J. Mclnerney (qu’il a rapidement tempéré par la suite) on a également pu voir de nombreux commentaires indignés de personnes identifiées comme ayant reviewé ou publié dans Plos One, et appelant à la rétractation rapide de l’article incriminé, ou, à défaut de rétractation, au boycott de la revue.

J’aimerai sincèrement croire qu’il s’agit d’une blague, d’une expérience destinée à tester la rigueur du peer-reviewing, mais les échanges entre le lead-author et différents commentateurs, notamment pour le journal Nature, ne semblent pas laisser de doute à ce propos. Les auteurs se défendent tantôt de ne pas être des anglophones de naissance, et d’avoir, peut-être, très éventuellement, utilisé le terme « le Créateur » de manière erronée, et tantôt que, de toute façon, la main humaine est tellement « miraculeuse » que sa création est impossible même pour le Créateur, et que ça reste un « mystère de la nature ».

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A moins de porter l’art et l’amour du jeu d’acteur au pinacle, cet article semble donc tout à fait sérieux. Et encore une fois, publié dans une revue mainstream. Plos One a déjà fait l’objet de critiques concernant la qualité de son reviewing, mais ce n’est aucunement une revue prédatrice publiant tout et n’importe quoi sans aucune contrainte pour un prix exorbitant. Comme le faisait remarquer Marc Robinson-Rechavi de l’Université de Lausanne en Suisse à Nature, aucun processus humain n’est infaillible, et un journal scientifique qui publie beaucoup d’articles commet nécessairement des erreurs.

Plos One a publié une note indiquant qu’ils se penchaient sur le problème. Le temps de soumettre ce billet à la relecture de quelques pairs, et 24h plus tard, Plos One indiquait que l’article en question serait rétracté.

En dehors de la controverse portant sur le peer-reviewing en général, et celui de ce journal en particulier, ces dernières heures ont vu quelques échanges intéressants, et inquiétants, se dérouler en marge de ce problème. Les auteurs de cet article ont en effet mis en avant la barrière linguistique pour expliquer leurs propos. Mais il était assez dérangeant de constater que ces explications semblaient encore plus accabler leur émetteur. D’autres contributeurs ont néanmoins adopté cette défense, à la décharge des auteurs de l’article incriminé. On a ainsi pu voir le commentaire intéressant d’un certain yingyang02 sur Plos et Retraction Watch apporter quelques éclairages culturels sur le sens du terme « Créateur » en Chine, l’athéisme et la liberté religieuse de ce pays. Bien que tout à fait intéressante, cette défense en accusation d’ethnocentrisme à l’encontre des chercheurs occidentaux semble difficile à tenir, tant les propos des auteurs de l’article sont insistants sur les notions de création et de design. Ceux ayant adopté cette défense allèguent que le terme « Créateur » (avec la majuscule) est un synonyme chinois de « Nature ». D’autres ont fait remarquer que même ainsi, le texte reste hautement critiquable pour les mêmes raisons : le sens n’en reste pas moins l’exposition d’un concept de Dessein Intelligent.

Il est difficile d’avoir les idées claires à ce propos tant que nous n’aurons pas meilleure connaissance de la globalité des échanges internes entre les auteurs et la revue. Mince signe d’espoir en défense de la bonne foi des auteurs, la mention du « (result of evolution) » comme explication du sens qu’ils donneraient à « nature », synonyme de « Créateur », et qui, en 3 mots, est à ma connaissance la seule formule employée par eux qui ne soit pas imprégnée d’autre chose que de science à ce propos. Là où le bât blesse néanmoins, c’est qu’on pourra rappeler que c’est le propre du Dessein Intelligent que de s’envelopper dans un discours pseudo-évolutionniste afin de paraitre scientifiquement fondé. On pourra aussi s’interroger sur cette défense en relativisme culturel : est-elle suffisante pour défendre l’usage multiple de vocabulaire et tournures non scientifiques dans une publication de ce niveau, et qui plus est très fortement associés à une mouvance anti/pseudoscientifique ? Il est effectivement intéressant de connaître ces éléments culturels, mais ce qui compte en science, et ce qui la rend solide, ce n’est justement pas la signification des mots et des concepts selon les cultures, mais la signification qu’ils ont dans le langage scientifique.  Wait and see.

Qu’il bénéficie ou non d’une faille humaine dans le processus de peer-reviewing, cet article n’en demeure pas moins un autre exemple absolument flagrant, et d’aucune subtilité, d’über dissidence scientifique, et publiée dans une revue sérieuse. Il constitue un exemple patent de créationnisme véhiculé (volontairement ou non) dans une revue scientifique de bon niveau et s’inscrit dans le même gradient de publications à la dissidence plus ou moins franchement exposée dans lequel on peut également classer la réplication de S. Minnich et ses collègues vue plus haut. La rétractation de l’article de Ming-Jin Liu et al., ne saurait être une preuve d’un prétendu verrou anti-dissidence dans la communauté scientifique. Au contraire, c’est bien parce que l’article a été soumis à la critique et que ses impairs graves ont été mis en évidence -en plus du capotage du peer-reviewing– qu’il a été rétracté. Tout le monde a vu cet article, et il sera toujours disponible avec la mention « rétracté ». Nulle censure idéologique. A l’opposé du gradient de subtilité, l’article de S. Minnich sera probablement abondement cité comme une bonne réplication de l’expérience de Lenski, en même temps qu’il sera à juste titre critiqué pour certaines de ses interprétations non seulement peu justifiées, mais encore très tendancieuses.

Ce type de cas de figure ne concerne pas uniquement le thème du créationnisme.

La dissidence scientifique est-elle courante ?

En effet, beaucoup de publications fameuses portant sur d’autres domaines sont tout autant dissidentes et scientifiquement critiquables, et pourtant très connues et appréciées des médias généralistes qui en abreuvent le grand public friand de pseudoscience anxiogène et Nouvel-Âge. C’était par exemple le cas d’une publication récente de Gilles-Eric Séralini (sur les OGM donc), également dans le journal Plos One, remplie d’easter eggs monstrueux et grassement relayée avant même sa publication (et le post-reviewing par les pairs donc) par le service public français. Pourtant, cette publication était scientifiquement nulle, et Plos One a contraint l’auteur à y faire certaines corrections avant publication. Heureusement, ce type d’opération de communication médiatique victimaire n’était pas nouveau, et depuis 2012, l’affaire tristement célèbre du maïs OGM prétendument poison publiée bien fièrement par Le Nouvel Observateur sur le ton de la révélation fracassante avait dû mettre quelques plombs dans quelques crânes journalistiques. Cette publication de 2012 avait totalement été construite comme une opération de communication fondée sur son aspect dissident comme seule preuve de sa pertinence. Le rôle des médias généralistes avait alors été plus que déplorable. Cette nouvelle tentative en 2015 fit donc long feu, en dépit des efforts de France Télé et France Inter pour en faire la promotion au mépris du processus scientifique. En cela, les médias généralistes, du moins français, sont de grands pourvoyeurs de pensée conspirationniste dans le domaine des sciences et technologies, ce qui est doublement paradoxal quand on entend dans le même temps leurs reportages sur le conspirationnisme « politique », ainsi que les dits conspirationnistes officiant sur les médias de « réinformation » et assurant la promotion du même discours que leurs pendants mainstream sur ces questions scientifiques et techniques.

D’autres publications très médiatisées en dépit de leur déplorable qualité ont également fait date, et, comme le rappellent certains commentateurs de l’affaire de « la main du Créateur » vue supra, certains cas sont régulièrement venus des revues scientifiques les plus prestigieuses. Cela ne concerne donc pas spécifiquement des revues de moindre rang comme Plos One. On a par exemple le cas de « la mémoire de l’eau », publié dans Nature et supposé étayer le corpus théorique de l’homéopathie, ou le prétendu lien autisme-vaccin ROR publié dans The Lancet. Ces articles apparemment sérieux bien que tout à fait dissidents au moment de leur publication ont bel et bien été publiés, et dans de très sérieuses revues. Ce n’est qu’a posteriori que le pot aux roses sur leur faiblesse a été dévoilé. Mais ce type de publications a largement été relayé au mépris du processus scientifique, parfois avec des conséquences dramatiques.

Les exemples ne manquent pas, et sous toutes les formes. On a pu voir ainsi la publication, il y a tout juste un an, d’une étude démontrant prétendument des effets positifs et supérieurs au placebo de l’homéopathie, dans Plos One. On peut voir ici certaines des critiques soulevées, et celles d’Edzard Ernst. A ma connaissance elle n’a pas encore été répliquée. Quelques temps avant avait été publiée, toujours dans Plos One, une autre étude, explicitement non conclusive celle-ci, sur l’homéopathie. Elle avait été acceptée en publication ni plus ni moins que par un contributeur de Science-Based Medicine, une référence de la blogosphère sceptique (dont LTC fait partie donc) et qui n’est, comme vous le savez probablement, pas en reste de critiques contre l’homéopathie. Dans le premier cas, le consensus scientifique clair à propos de l’inefficacité de l’homéopathie et supposément soumis à une prétendue pensée unique, n’a aucunement empêché la publication d’une étude affirmant obtenir des résultats positifs (donc en contradiction avec le consensus) dans une revue sérieuse, et les critiques d’êtres faites sur la méthodologie de cette étude. Dans le deuxième cas, pas de critiques méthodologiques notoires, mais James Coyne a tout de même ressenti le besoin de se justifier d’avoir permis cette publication, alors qu’il s’était opposé un peu plus tôt à ce que Plos publie une étude sur l’acupuncture. Au sens le plus large, on pourrait être tenté de prendre ça comme une sorte de dissidence. Ce n’est en réalité pas le cas, les deux études, sur l’acupuncture et l’homéopathie, étaient d’une rigueur très inégale, ce qui explique cette posture, qui n’avait en fait rien de dissident ni de « pro-homéopathie », mais qui se reposait simplement sur le sérieux des papiers soumis à la review. Toujours est-il que du point de vue d’un tenant, défenseur de l’homéopathie et persuadé que la littérature scientifique est écrite par des fascistes scientistes, ce cas est également un parfait contre exemple de dissidence, de la possibilité de publier dans des revues sérieuses en contradiction avec le consensus. Et les sceptiques ne sont pas un frein à cela. On peut également voir un anti-vacciniste notoire, Tom Jefferson, publier sur les bénéfices de la vaccination contre la grippe pour l’institut Cochrane… l’institut Cochrane ! Institut qui matérialise souvent le consensus scientifique en matière médicale. C’est également une forme de dissidence certaine.

On a donc des publications dissidentes dans d’excellentes revues, dans des revues de moindre rang, mais aussi des tonnes d’autres publications de ce type dans des revues prédatrices, c’est-à-dire des revues qui servent à donner l’illusion qu’on y publie des articles scientifiques (supposément sérieux), mais qui n’ont en fait aucun processus de reviewing et font payer l’auteur une petite fortune pour avoir le droit d’y publier rapidement sans aucune contrainte. C’est le cas par exemple de la dernière création de GES sur les OGM, au pssshit encore plus misérable que sa tentative précédente dans Plos One.

Il est donc tout à fait possible de publier des articles extrêmement dissidents vis à vis du consensus scientifique : dans des revues prédatrices qui ne tromperont que les médias généralistes de seconde zone et le grand public, mais également dans des revues sérieuses, voire même les revues scientifiques les plus réputées du monde. Pourtant, ces publications dissidentes finissent toujours plus ou moins rapidement par être critiquées. Dans le cas de « la main du Créateur » en quelques semaines voire quelques heures dès lors que l’article a été relayé dans la communauté scientifique ; dans le cas du prétendu lien autisme-vaccin ROR, au bout de plusieurs mois de tentatives infructueuses de réplication par des équipes indépendantes, et l’ouverture d’enquêtes au gré de l’accumulation grandissante de soupçons de falsification scientifique.

Être dissident, est-ce être pertinent ?

C’est que, ultimement, ce qui compte, ce n’est pas que « c’est scientifique, la preuve mémé, c’est publié dans une revue scien-ti-fi-queue ». Ça c’est le verni. Non, ce qui compte, c’est la qualité réelle des preuves exposées dans la publication. La collecte de ces preuves, leur analyse et leur interprétation se conforment ou non aux standards scientifiques. C’est ainsi qu’il est possible de publier des « articles scientifiques » parfaitement dissidents, mais qu’il ne soit absolument pas garanti que ceux-ci résistent pour autant à l’analyse critique à la quelle se livreront les pairs, que ce soit lors du processus de reviewing, ou après publication.

Bien entendu, ce n’est pas parce qu’une publication est dissidente vis à vis du consensus scientifique qu’elle est de facto nulle ou pseudoscientifique. Au contraire, certaines avancées majeures ont été amorcées par des publications dissidentes. Celles-ci peuvent rencontrer certaines résistances de base, qui donnent parfois lieu à des controverses -véritablement scientifiques celles-là- fameuses dans l’histoire des sciences. Ajoutez à cela quelques personnalités fortes et esprits orgueilleux, et vous obtenez l’illusion d’une guerre de religion, mais il n’en est rien. Et le processus suit son cours : d’autres publications confortent la première, y apportent un regain de preuves, on remarque que cette dissidence est en fait en accord avec le corpus précédemment admis, que c’était pas si dissident que ça, et que ça ne représente pas un volteface total, que ça ne contredit pas les connaissances accumulées jusque là mais les complète en  menant la recherche dans une direction nouvelle ; d’anciens ennemis jurés admettent qu’ils se sont échauffés dans l’ardeur des discussions, mais qu’au final la science a clairement avancé, etc..

La dissidence vis à vis du consensus scientifique n’est clairement pas synonyme de médiocrité ou d’erreur, pas plus que l’accord avec le consensus n’est gage de qualité et de véracité. Mais le point de ce billet est d’insister sur la défense en dissidence souvent alléguée par différents tenants pour justifier le rejet de leur sources ou de leur production par la communauté scientifique, comme si, justement, cet état de dissidence à lui seul était pertinent pour expliquer quoi que ce soit. Ils peuvent ainsi a fortiori prétendre que leur posture dissidente est arbitrairement proscrite. De manière assez systématique, cette défense en dissidence, ces pseudo « vérités qui dérangent », sont un cache-misère jeté sur la médiocrité des publications invoquées afin d’en justifier fallacieusement le rejet ou la critique. Dans d’autres cas, cette dissidence est relativement subtile et n’est pas présentée ainsi dans le grand public, comme dans le cas de la réplication de l’expérience de Lenski. Bien souvent les médias généralistes s’engouffrent dans la même rhétorique en accordant du crédit à telle ou telle publication qu’au seul motif de sa nature dissidente, sans considérer intelligemment les raisons de cette dissidence : est-ce parce cette publication est trop novatrice, parce qu’elle est trop médiocre ? Aucun de ces deux cas ne justifie la moindre communication sensationnaliste à grand renfort de rhétorique conspirationniste. Juste qu’on laisse le processus scientifique se faire.

Si des publications dissidentes ne font pas date, si elles ne renversent pas un consensus ou ne participent pas à un consensus déjà existant (et donc n’ont en fin de compte rien de véritablement dissident), il est très probable que ce soit pour un problème de qualité des preuves apportées, et non pas de verrou de la pensée unique.

Car tout ce qui compte en science, ce sont les preuves, leur analyse méthodique et leur réplication rigoureuse. Les preuves, toujours les preuves.

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