Le Hussard sur le toit

Plaidoyer pour le courage de la raison.

Image tirée du film « Le Hussard sur le toit », 1995

Alors qu’il vient de rejoindre Manosque après bien des aventures, le colonel de hussards, Angelo Pardi, se trouve face à des convives qui le fuient. L’air terrifié, ils reculent au fur et à mesure qu’il avance vers eux. Tournant autour de la table qui les séparent, dans la salle à manger où ils se trouvent, les personnages exhortent le héro de ne pas aller plus loin. Face à leur terreur, le jeune officier lance : « n’ayez pas peur ! c’est la peur qui tue ! ».

Pourtant, quelques instant plus tôt, la sérénité régnait autour de la tablée. Parmi ces gens aisés de la bonne société, tous se sentaient en sécurité, isolés, comme préservés dans une bulle qu’ils s’étaient construite, loin des malheurs d’alors, auxquels les pauvres ne pouvaient aussi aisément échapper. S’ils ont si peur, c’est qu’ils pensent l’intrus porteur du choléra, dont l’épidémie ravage alors la Provence en cette année 1832. Dans la nouvelle de Jean Giono, publiée en 1951, et adaptée au cinéma par Jean-Paul Rappeneau en 1995, les signes de la maladie, pourtant bien réelle, sont fantaisistes. La mort bleue doit terroriser les personnages. C’est que contre toute attente, le sujet de la nouvelle n’est semble-t-il pas la maladie, mais la peur. La peur née de l’ignorance qui se mue en terreur que les convives de cette scène illustrent par leur grotesque panique. Cette peur est ici le vrai danger, plus que le vibrion. Face à la peur panique, le hussard prend la fuite, pour ne pas être taillé en pièces. Ici un col peu fréquenté, là une forêt profonde, ici encore les toits de Provence : le héro courageux et toujours plein de sang froid échappe à ses poursuivants.

Si fantaisistes soient les manifestations physiques de la maladie décrites dans la nouvelle, l’infection n’en demeure pas moins dramatique, la mort pouvant survenir par déshydratation en l’espace de quelques heures seulement. De fait, cette maladie apparue dans le courant des années 1810 pour autant qu’on le sache actuellement, est restée une menace en Occident durant tout le 19e siècle. Menace d’autant plus inquiétante qu’à ses manifestations et issue tragiques s’ajoutait l’ignorance quasi totale de son étiologie (processus par lequel la maladie se déclare). Aussi en 1883, quand les microbiologistes allemands et français se rendirent à Alexandrie où sévissait alors une épidémie dont ils ne savaient rien, et alors que bien d’autres refluaient en direction opposée, ce n’est aucunement de courage dont manquaient ces hommes. Probablement motivés par un esprit aventureux, ils n’en demeuraient pas moins guidés par une démarche parfaitement raisonnée. Remplissant le vide de leur ignorance par de la raison plutôt que de la peur, ils espéraient, sur place, au cœur du danger, identifier scientifiquement l’agent causal de la maladie, et développer un remède au service de la vie du plus grand nombre, au mépris de la leur. Le vide de l’ignorance pourrait alors être comblé de connaissance dont l’usage permettrait d’épargner bien des souffrances. Nul besoin d’emphase ou de réécriture élogieuse pour décrire ces événements : le plus jeune membre de l’expédition française, Louis Thuillier, alors âgé de 27 ans et dont tous avaient déconseillé qu’il se joigne à une entreprise aussi risquée, décède lui même du choléra le 18 septembre de la même année.

Les découvertes allemandes, alors plus fructueuses que celles des français, et s’ajoutant aux découvertes antérieures de John Snow et Filipo Pacini, permirent rapidement de comprendre le mode d’infestation par le germe et la mise en place de méthodes de prévention efficaces [1].

Bien entendu, une telle épopée n’est pas un unicum dans l’histoire de la microbiologie et de la santé publique. En 1894, Alexandre Yersin qui se porte seul à Hong-Kong afin d’identifier et lutter contre l’agent de la peste, qui empile alors les centaines de milliers de morts en Chine, en est un autre exemple. Équipé de courage, de méthode, d’un microscope et d’un peu de chance, le pasteurien identifie correctement le bacille de la peste en une semaine [2].

Depuis ces âges héroïques de la lutte contre le fardeau infectieux, les hauts faits de scientifiques et praticiens médicaux n’ont fait que se multiplier, si bien qu’aujourd’hui, dans cette partie du monde que l’auteur de ce blog et la majorité de ses lecteurs ont la chance inouïe d’habiter, ce fardeau n’en est plus un. L’angoisse permanente, la mortalité infantile ahurissante, la fatalité d’infections pour lesquelles il n’existe aucun remède préventif ou curatif : tout ça est tombé dans l’oubli.

Tout se passe comme si l’histoire d’hier était devenue l’Histoire, l’Histoire une légende, la légende un mythe. Bien peu de personnes aujourd’hui peuvent, sur la base de leur seule mémoire, attester des ravages de la polio. Le risque réel, devenu danger évanescent, puis lointain souvenir, a peu à peu fait place à l’ignorance qu’aucune connaissance raisonnée n’est venue combler : le public ne connait plus ce risque infectieux, et ne sait pas pourquoi il ne le connait plus. Et dans ce fossé d’ignorance, parfois crasse, parfois mercantile, la mort s’est insinuée.

Depuis quelques années se sont multipliées en effet dans le monde occidental, les occurrences de résurgences infectieuses liées à la baisse de la couverture vaccinale (exemple, l’épidémie de rougeole en France en 2008 [3]). Devant cette tendance dont on peut tracer en partie les origines récentes à la fraude Wakefield de 1998, le gouvernement français a décidé de se débarrasser de cette situation inconsistante où une différence était faite entre vaccins obligatoires, et vaccins recommandés. Dorénavant, 11 vaccins seront obligatoires chez l’enfant au lieu de 3. Je ne sais pas fondamentalement si c’était la meilleure solution, ni même s’il y avait une solution idéale où nous en étions rendus [4] : rendre toutes les vaccinations recommandées pouvait encourager la baisse de la couverture en laissant croire que la vaccination n’était pas si importante pour qu’on ne la rende plus obligatoire ; rendre toutes les vaccinations obligatoires pouvait augmenter la défiance et l’objection de conscience. Beaucoup a déjà été écrit sur ces mauvais arguments anti-vaccinistes, de l’argument libertarien qui transpire l’égoïsme de ses pourvoyeurs (l’invocation du droit de décider pour soi, comme si la vaccination n’engageait que soi), à l’argument du complot de Big Pharma, qui n’est qu’une redite des accusations séculaires lancées alors à l’encontre des médecins et que la foule soupçonnait de volontairement répandre la peste pour augmenter leur activité…

Aujourd’hui, l’ignorance du réel danger (les maladies infectieuses, et non les vaccins) et l’ignorance des principes élémentaires de l’infectiologie, de la vaccinologie, de l’immunité, qui n’excèdent pourtant pas les qualifications d’un lycéen, permettent le retour de cette plaie oubliée. À l’ignorance s’ajoutent les motivations idéologiques qui ne se limitent pas à des associations traditionalistes marginales, mais peuvent être pourvues par des représentants politiques tout à fait mainstreams.

Et dans le sillage de l’ignorance, la mort.

Bien entendu, tous les pourvoyeurs de cette désinformation mortifère ne suivent pas des agendas idéologiques et/ou mercantiles, mais tous méritent d’être ramenés à la réalité : le prêche de leur ignorance conduit à la souffrance, au handicap, et à la mort. Il y a une nécessaire bienveillance à observer à l’égard de ceux qui, de bonne foi, ne savent pas, sont inquiétés par les discours anti-vaccinistes. On n’est jamais trop pédagogues, et la douceur évite bien des situations de réactance chez ceux qui peuvent encore être convaincus, ceux qui ne sont pas des croyants purs et durs. À propos de tout cela, quelques données récentes, bien que limitées, permettent de raisonner de manière éclairée.

Devant les polémiques soulevées par cette actualité, il semble important que tous ceux qui le peuvent, rationalistes, scientifiques, professionnels de santé, entrent en lice pour ramener de la connaissance et de la raison dans le public. Soyez des hussards, mais ne vous laissez pas acculer sur les toits. Soyez des Thuillier, soyez des Yersin, portez-vous dans ces Alexandrie, dans ces Hong-Kong, dans ces groupes sur les réseaux sociaux et dans les médias où, sur un substrat favorable l’ignorance et la peur germent et croissent avant de s’étendre à la faveur de vecteurs et de conditions adéquats.

La mal de l’ignorance et sa manifestation, la peur, ne doivent pas se répandre. Car la peur tue.

[1] Lippi D., Gotuzzo E., The greatest steps toward the discovery of Vibrio cholerae, CMI, 2014

[2] Butler T., Plague history: Yersin’s discovery of the causative bacterium in 1894 enabled, in the subsequent century, scientific progress in understanding the disease and the development of treatments and vaccines, CMI, 2014

[3] Antona D. et al., Measles Elimination Efforts and 2008-2011 Outbreak, France, Emerging Infectious Diseases, 2013

[4] Larson H. J. et al., The State of Vaccine Confidence 2016: GLobal Insights Through a 67-Country Survey, EBioMedicine, 2016

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4 commentaires sur “Le Hussard sur le toit

  1. Je rebondis sur la critique des libertariens.
    Une bonne manière d’analyser la situation sous un angle libertarien, qui comme tout les libérais associe de façon indéfectible la liberté et la responsabilité (on l’oublie, et on oublie que l’obligation justifie souvent l’irresponsabilité : « mais j’ai respecté les normes »).

    Un libertarien qui pense qu’il a le droit dene pas se vacciner doit admettre qu’il est responsable de l’affaiblissement de l’immunité de groupe, et donc doit accepter non seulement de payer les frais des gens malade du fait de sa décision, mais aussi de le payer de sa vie, d’un temps de sa vie, d’un travail qui sauve des vies, si des gens meurent du fait de sa décision.
    il doit aussi comme tout libéral prendre sa décision dans le cadre d’une négociation libre avec ses victimes.

    pratiquement, je trouverais un minimum que tous les ojecteurs de conscience, non seulement aient leur propre assurance maladie plus chère, mais que cette assurance assure le risque lié à cette décision pour le reste de la communauté.
    Il serait aussi normal que la communauté des vacciné négocie un service « qui sauve des vies » (le manque d’argent tue, donc ca doit avoir un prix, voir un salaire) qu’il exige des non vaccinés.
    qu’ils soient les premiers à protéger la communauté lors des épidémies, des incendies de fprêt , des assauts contre les terroristes ou les trafiquants, à se saccrifier pour aider les malades, les infirmes, les dépendants….

    la règle du libéralisme c’est qu’on est libre mais qu’on paye sa liberté, au prix qu’exige ceux qui en payent les conséquences, dans une négociation libre.

    comme la décision de refuser lesvaccins est objectivement débile, je ne doute pas que les imbéciles qui penser y gagner si peu, ne décident de choisir la voie de la paresse au vu du cout énorme de leur décision, cout qui doit leur être facturé.

    Si néanmoins quelques illuminés conservent leur choix stupid, il est du rôle de la communauté des victimes, d’exploiter ces fous pour au moins que le bénéfice de leur exploitation dépasse le cout de leur bêtise.

    à y réfléchir, en acceptant que nous vivons dans un monde au budget limité, un antivaccins qui sacrifie sa vie (et un peu celles des autres) à aider la communauté, ca peut être bénéficiaire.

    c’est cette vision « transactionelle » qui est le coeur de la vision libérale et donc libertarienne (des extrêmistes, quand ils sont honnêtes et pas juste hypocrites)

    PS: je ne suis pas si libéral que ca, mais j’aime quand on respecte au moins ses principes.

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  2. Merci pour ce billet. J’ai quand même plusieurs questions. Pour la tuberculose, pourquoi est-ce que le vaccin n’a jamais été mis en place en Belgique et pourquoi n’y a-t-il pas pour autant d’épidémie de tuberculose en Belgique.alors que c’est pourtant une maladie contagieuse ? Et pourquoi est-ce que la vaccination contre la tuberculose en France n’est plus obligatoire depuis un bon moment déjà alors que c’est une maladie mortelle, bien plus dangereuse qu’une rougeole ou une rubéole ? Et pourquoi cette vaccination était-elle obligatoire auparavant ? Et pourquoi se vacciner contre la rougeole ou la rubéole devrait être au contraire obligatoire ?

    PS: mes enfants sont vaccinés à bloc. Mais ça ne m’empêche pas de trouver certaines choses bizarres…

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