Des nouvelles de la momie Ata

La momie nommée Ata ne mesure qu’une quinzaine de centimètres.

La momie Ata, dont l’aspect sera sans doute familier à qui s’intéresse à la fois aux allégations ufologiques et à l’étude des momies anciennes, aurait été trouvée emballée dans des tissus et une poche de cuir au début des années 2000 dans la ville abandonnée de La Noria, dans le désert d’Atacama au Chili. Fait remarquable et troublant, le spécimen n’était pas plus long qu’un stylo. Le squelette semblait très complet, mais certaines anomalies frappaient immédiatement les observateurs. Il possède en effet 10 côtes au lieu de 12, de très grandes orbites et un crâne allongé verticalement.

En 2013, le spécimen apparait dans le documentaire ufologique Sirius, de Steven Greer. Plus récemment, des scientifiques se sont -à nouveau- penchés dessus. Leurs conclusions, publiées le 22 mars 2018 dans le journal Genome Research [1], ne pointent pas vraiment vers l’hypothèse UFO

Le génome de la momie, nommée Ata, a complètement été séquencé. L’ADN correspond à un humain de sexe féminin appartenant aux populations locales. Par ailleurs, un grand nombre de gènes impliqués dans le développement du squelette s’est révélé muté, et ces mutations sont actuellement connues pour être impliquées dans différentes pathologies osseuses, en conduisant notamment à l’ossification précoce (la croissance osseuse est effectivement un processus très long, et l’ossification complète –selon les os concernés- c’est-à-dire la disparition des derniers cartilages de croissance et la fin du gain de stature, ne se termine bien souvent qu’au début de l’âge adulte). Cependant, aucune pathologie génétique n’est actuellement connue pour conduire au syndrome de malformation observé chez Ata, si toutefois malformations il y a vraiment.

Le leader de la publication, dont les travaux ont commencé en 2012, Garry P. Nolan, a contacté les producteurs du documentaire Sirius en préparation à cette époque également, et a proposé d’analyser l’ADN de la momie. Les propriétaires ont accepté de soumettre Ata à différentes techniques d’imagerie et à un échantillonnage en vue d’analyses ADN.

Les radiographies ont permis d’identifier plus facilement des zones à prélever, où de la matière aurait pu être conservée à l’abri de pollutions extérieures au spécimen. Deux zones candidates ont ainsi été identifiées, notamment dans l’un des fémurs où de la moelle a pu être prélevée, et dont le génome a pu être séquencé.

Afin de s’assurer de l’originalité de leur séquence ADN, les chercheurs ont testé sa dégradation et leur potentiel de contamination. La molécule d’ADN est une molécule fragile, qui, si elle n’est pas perpétuellement réparée dans une cellule vivante, tend à se dégrader de différentes manières. Elle se fractionne, s’ouvre, certaines de ses briques subissent des modifications chimiques… L’ADN dit « ancien » que les paléogénéticiens étudient dans des restes archéologiques, paléontologiques ou paléoenvironnementaux présentent donc des patterns de dégradation dont on sait qu’ils correspondent à de l’ADN ancien fortement dégradé, comme la fragmentation et la désamination (qui est un type d’altération chimique). Il est possible de mesurer cette fragmentation en comptant le nombre de bases contenues dans les brins d’ADN retrouvés et qui constituent en temps normal la molécule d’ADN. Une molécule d’ADN humain normale dans une cellule vivante contient ainsi un peu plus de 3 milliards de paires de bases (les bases vont toujours par 2, une sur chaque brin de la molécule d’ADN). Les chercheurs qui ont étudié le génome d’Ata ont ainsi été capables d’observer une dégradation modeste de l’ADN de la momie, dont les brins préservés mesuraient en moyenne 300 paires de bases, ce qui semble correspondre à un échantillon relativement récent (il est commun, pour des échantillons plus anciens, comme ceux d’hominidés éteints, de ne retrouver que des fragments de ~80 paires de bases tout au plus). La modification des bases présentait également un pattern cohérent avec un échantillon certes ancien, mais récent à l’échelle des temps géologiques.

Afin de tester la contamination de leur échantillon avec celui d’autres humains modernes, les scientifiques ont cherché à identifier différentes séquences d’ADN mitochondrial contenues dans l’échantillon. L’ADN mitochondrial est une toute petite fraction de notre génome, contenue dans nos cellules à l’extérieur du noyau (qui contient l’essentiel de notre ADN) dans de petites structures appelées mitochondries. L’ADN mitochondrial est uniquement transmis par la lignée maternelle, et ne présente donc pas de réarrangement avec l’ADN de la lignée paternelle lors de la fusion des gamètes. Cet ADN est dès lors utile pour évaluer la pollution d’un échantillon par d’autres séquences humaines, n’appartenant pas à l’individu dont on souhaite étudier le génome, car il n’est pas attendu de trouver une diversité d’ADN mitochondrial dans un échantillon si celui-ci ne contient l’ADN que d’un seul individu et si l’ADN ne comporte que des copies identiques de lui-même, comme ce doit être le cas avec l’ADN mitochondrial. Ce type de contrôle est très important pour étudier de l’ADN ancien, qui plus est de l’ADN humain, car il est très facile de polluer de tels échantillons avec de l’ADN moderne, notamment l’ADN de toutes les personnes qui auraient pu manipuler le spécimen depuis sa découverte. En effet, les techniques employées pour isoler de l’ADN tendent à privilégier machinalement les molécules les mieux conservées et les plus nombreuses contenues dans un échantillon, et donc le potentiel ADN moderne contaminant au détriment de l’ADN ancien, rare et hautement fragmenté. Dans les échantillons de la momie Ata, les scientifiques ont ainsi écarté la pollution par de multiples séquences humaines. Associé au taux de fragmentation des séquences, cette observation permet d’identifier l’ADN retrouvé comme étant bien celui d’un seul individu, et étant bien un individu relativement ancien.

Afin de déterminer l’origine biologique de l’échantillon (de quel animal s’agit-il), les auteurs de l’étude ont comparé son génome reconstitué à celui des chimpanzés et des macaques rhésus notamment, ainsi que différents groupes humains. Le génome présentait non seulement une plus grande proximité avec les humains qu’avec les autres primates, mais son génome recouvrait très bien celui des humains. En comparant ce génome avec celui de différentes populations, il a été possible de montrer que la momie Ata était le plus fortement apparentée avec la population chilienne, et présentait une part d’ancestralité européenne. Ces observations montrent d’une part que le spécimen est bel et bien humain, et sont d’autres part cohérentes avec les observations faites précédemment concernant la fragmentation des séquences retrouvées : le Chili n’ayant été en contact avec les européens qu’à partir du XVIe siècle, Ata ne serait âgée tout au plus que de quelques siècles, sinon quelques décennies.

De surcroit, les analyses ne montraient aucun recouvrement notable avec tout ou partie du chromosome Y, autorisant les chercheurs à inférer son absence et donc la présence de deux chromosomes X, spécifiques des individus de sexe féminin.

Ata présente différents caractères morphologiques étonnants, qui sont à n’en pas douter à l’origine de son intérêt pour les ufologistes. En effet, en dépit de sa très petite taille, correspondant à un fétus, le développement osseux semble pour certains scientifiques plutôt correspondre à celui d’un enfant âgé de 6 à 8 ans, entre autres éléments troublants si on tient pour fiable cette estimation, comme l’absence de côtes (10 au lieu de 12) et un crâne relativement allongé (je reviens sur ces éléments en fin de billet). Les images produites par les radiographies ne correspondent à aucune maladie génétique connue actuellement selon Ralph S. Lachman, expert en maladies osseuses à Stanford. Les mutations observées dans le génome d’Ata pourraient donc bien avoir conduit à des manifestations pathologiques encore inconnues de nos jours.

En effet, 64 mutations ont été identifiées qui pourraient avoir modifié l’expression des gènes sur lesquelles elles se trouvaient. Les scientifiques ont spécifiquement cherché à identifier des mutations produites dans des régions fonctionnellement importantes et non synonymes. On parle de mutations synonymes lorsque le changement chimique opéré sur la molécule ne modifie pas son expression. A contrario, une mutation non synonyme modifie cette expression, et un tel changement est bien souvent délétère. Or, beaucoup de ces régions mutées chez Ata sont impliquées dans le développement du squelette, et certains d’entre eux sont connus pour être impliqués dans la stature, le nombre de paires de côtes, la scoliose, le syndrome d’Ehlers-Danlos, le nanisme et d’autres troubles muscolo-squelettiques. Afin de contrôler l’originalité de cet ensemble de mutations, le génome d’une péruvienne fut également séquencé : aucun recouvrement notable ne fut observé. Ata semblait donc bien porteuse de ces mutations délétères. D’autres mutations étaient en revanche inconnues, et elles pourraient avoir participé à la maturation précoce des os de l’enfant bien avant l’achèvement de leur développement normal.

Bien que cela ne reste qu’hypothétique pour les auteurs, toutes ces mutations, tant connues actuellement pour être impliquées dans différentes pathologies génétiques du développement osseux, qu’inconnues mais très probablement délétères, concourent à rendre plausibles les traits phénotypiques observés chez Ata comme étant ceux d’une fillette mort-née du fait de très sévères pathologies génétiques, quelque part dans l’histoire ces 500 dernières années. Les auteurs rappellent en outre que La Noria, la ville où aurait été retrouvé Ata, était dans le passé l’une des nombreuses villes minières du désert d’Atacama où était extrait le nitrate auquel aurait pu être surexposée Ata, conduisant aux mutations génétiques observées.

En dépit des hypothèses extraterrestres largement basées sur la morphologie certes étonnante de la momie pour quiconque n’aurait jamais vu de fétus humain, tous ces éléments cohérents entre eux, pointent vers une origine indéniablement humaine (et a fortiori terrestre), d’Ata, un fétus très probablement mort-né du fait des très graves mutations identifiées dans son génome (conduisant notamment à l’ossification précoce), justement cohérentes avec les caractères morphologiques observés.

Mais je pense utile de rappeler des réflexions plus anciennes sur la momie Ata, notamment en ce qui concerne ses caractères morphométriques pouvant sembler étonnants. Effectivement, même sans considérer l’occurrence de malformations génétiques, la taille du spécimens restait de toute façon cohérente avec celle d’un fétus humain de quelques semaines, comme le rappelait sur son blog en 2013 Paolo Viscardi, zoologiste du Muséum National d’Irelande. L’estimation de l’âge osseux anormalement avancé, sur la base des images radiographiques pourrait n’être basée que sur un défaut d’interprétation de celles-ci (par un rendu anormal de la densité osseuse, et donc l’interprétation d’un stade d’ossification et d’un age osseux anormaux).

En outre, concernant la morphologie du crâne, les auteurs de la récente analyse génomique dont j’ai parlé ici, n’évoquent pas véritablement les altérations taphonomiques pouvant conduire à de telles déformations, c’est à dire les modifications ayant pu se produire après la mort de l’organisme du fait de divers contraintes extérieures, comme des pressions physiques exercées sur le corps : il n’est pas rare en effet de constater l’écrasement des os très fins et non fusionnés du crâne d’individus immatures et à plus forte raison périnataux, et aboutissant ainsi à la déformation du volume céphalique. Paolo Viscardi attire d’ailleurs l’attention des lecteurs sur la forme du crâne d’Ata, cohérente avec celle laissée par l’utilisation de forceps lors de l’avortement d’un fétus de quelques semaines. Le zoologiste rappelle en outre la législation extrêmement restrictive du Chili concernant le droit à l’avortement, typiquement propre à conduire à de dramatiques tentatives d’avortements sauvages.

Si, de surcroit, l’estimation de l’âge osseux est basée sur une interprétation erronée de sa densité en radiographie, le nombre de côtes ne semble plus être anormal, et simplement dépendre du développement normal d’un fétus d’environ 14 semaines, d’une stature légèrement moindre que celle du fétus observé infra et âgé de 18 à 20 semaines.

Enfin, l’étude de spécimens biologiques anciens ne recouvre pas forcément l’étude des signes et syndromes pathologiques modernes, et il n’est pas rare pour les scientifiques intéressés par ces différents champs d’analyses d’avoir du mal à discerner de véritables manifestations pathologiques d’altérations post ou péri mortem. On parle dans ces cas là de pseudopathologies. L’âge osseux avancé pourrait bien n’être que l’erreur d’interprétation d’un professionnel des signes pathologiques modernes (sur tissus vivants ou frais comme pourrait l’être un spécialiste de radiologie pédiatrique) ne travaillant pas habituellement sur des spécimens fortement taphonomisés comme ceux ayant suivi un processus de momification (et comme le font usuellement des bioanthropologues, paléontologues, paléobiologistes…). Ainsi, les signes visibles chez Ata pourraient ne « correspondre à aucune pathologie actuellement connue », parce qu’ils ne correspondent tout simplement à aucune pathologie tout court.

Fétus humain âgé de 18 à 20 semaines.

D’autres scientifiques, comme Francisco Etxeberria, spécialiste en médecine légale et paléopathologie, avaient en outre déjà interprété Ata comme un fétus humain momifié tout à fait normal. Aussi, la découverte de mutations délétères pour le développement du squelette de l’enfant ne pourraient trouver que fortuitement écho avec l’interprétation préalable mais erronée d’altérations morphologiques péri ou post mortem comme des signes pathologiques. Il est normal in fine, que le dénouement d’une histoire mystérieuse à base de momie alien trouve plus d’échos médiatiques si la momie s’avère au moins être décrite comme un individu fortement muté plutôt qu’un individu simplement décrit comme morphologiquement normal. On fera alors peu de cas de l’hypothèse ô combien parcimonieuse d’un individu au phénotype normal et au génotype muté et délétère en laissant planer le doute sur la normalité de ce phénotype, car si la bête de foire n’en est plus une, il n’y a plus rien à montrer. On peut déplorer dans une certaine mesure la hype indue générée autour de ce spécimen et à laquelle les auteurs de l’étude ici discutée ne sont pas étrangers. P. Viscardi a fait un rapide point sur le sujet il y a quelques jours.

En somme, bien avant de considérer les analyses génomiques, l’origine humaine -et probablement dramatique- d’Ata, semblait bien plus parcimonieuse que celles proposées par les tenants de l’origine extraterrestre. Les analyses moléculaires apportent une ligne d’évidence forte, concordante et somme toute définitive pour l’hypothèse la plus terre à terre : celle d’un malheureux fétus, relativement récent, avorté ou mort né du fait de maladies génétiques délétères. Ces conclusions ne sont pas sans soulever des questions d’éthique concernant la monstration fort peu scrupuleuse de ces restes dans des documentaires et articles de presse à sensation comme étant implicitement ou explicitement ceux d’une créature ufologique.

[1] S. Bhattacharya et al., Whole-genome sequencing of Atacama skeleton shows novel mutations linked with dysplasia, Genome Research, 2018.

Un commentaire sur “Des nouvelles de la momie Ata

  1. A priori, c’est une conclusion à laquelle on devrait arriver en ne faisant usage que du Rasoir d’Ockham sans la moindre connaissance en biologie : micro être humain = fœtus mort né (ou avorté). Vouloir absolument y voir un extraterrestre (ou même une maladie génétique inconnue), c’est partir d’une conclusion puis chercher les faits qui pourraient l’étayer.

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