[Trad] Remplacer des traitements contre le cancer basés sur la science par des traitements « alternatifs » accroit le risque de mourir du cancer

Figure extraite de Johnson et al., 2018, montrant le taux de survie différentiel entre les patients recourant uniquement aux thérapies conventionnelles et ceux recourant aux thérapies alternatives et au moins une thérapie conventionnelle. Le taux de survie du second groupe est nettement inférieur.

Ce billet à été posté en anglais par Fallacy Man sur le blog The Logic of Science le 21 juillet 2018.

Le cancer est une maladie vraiment terrible, et bien que nos capacités à en traiter beaucoup de types différents ait grandement augmenté, les méthodes de traitements actuelles sont très imparfaites et présentent de sérieux effets secondaires. Ce n’est donc pas une surprise que des personnes souffrant de cancer contournent ces traitements scientifiquement fondés au profit de traitements « alternatifs » ou « complémentaires ». Après tout, qui ne serait pas séduit par les promesses d’un traitement miracle ? Le problème est que ces traitements « naturels » sont infondés, non régulés, et les choisir plutôt que la médecine basée sur la science pour traiter votre cancer augmente pour vous le risque de mourir prématurément de ce dernier. Cela a été démontré par un article publié au début de l’année et qui comparait les personnes se soignant uniquement avec des thérapies alternatives et des personnes se soignant avec des traitements conventionnels. [1] Cette étude a montré que ceux qui se reposaient uniquement sur des pratiques alternatives présentaient un taux de survie significativement inférieur aux autres. Une deuxième étude impliquant les mêmes auteurs, a récemment été publiée et confirme ces conclusions. Prenons le temps d’en parler un instant.

Cette nouvelle étude diffère de la précédente en cela que tous les patients pris en compte utilisaient au moins une thérapie conventionnelle, alors que certains utilisaient en plus de celle-ci des traitements alternatifs. [2] Pour comparer ces groupes, les auteurs ont utilisé une méthode appelée l’étude de cohorte. J’ai discuté longuement de cette méthode par le passé, mais pour faire court, cela signifie que les chercheurs ont regardé le parcours médical d’un large groupe de personnes qui avaient le cancer, et ont divisé ce groupe en sous-groupes, l’un pour des personnes ayant uniquement recouru à des pratiques conventionnelles, et l’autre pour des personnes ayant recouru à des thérapies alternatives et au moins une thérapie conventionnelle. Du fait de la nature purement observationnelle et de l’absence de randomisation préalable des patients, cette méthode présente nécessairement des facteurs confondants. Ainsi, pour limiter l’impact de ces facteurs, les auteurs ont construit leurs groupes de sorte à ce que pour chaque personne utilisatrice de thérapies alternatives se trouvent quatre personnes similaires en âge, ethnicité, type de cancer, stade de la maladie, etc., mais n’utilisant que des traitements conventionnels. Il en découle des groupes aussi similaires que possibles pour tous ces facteurs confondants, de sorte à ce que des causalités puissent être assignées.

Différentes méthodes ont été utilisées pour analyser les données, la principale étant le rapport de risque. Pour faire simple, le risque associé à un groupe est divisé par le risque associé à l’autre groupe. Ainsi, un rapport de risque de 2 signifie que l’un des deux groupes à deux fois plus de risque que l’autre. En clair, si on s’intéresse à la mortalité d’un groupe et si toutes choses sont égales par ailleurs, un tel rapport de 2 indique un risque deux fois plus élevé de mourir dans un groupe par rapport à l’autre. C’est un micro résumé car les maths reposent sur des modèles prenant en compte les facteurs confondants et deviennent un peu compliquées. Il ne s’agit cependant pas d’un risque absolu.

Mais qu’a donc bien pu trouver cette nouvelle étude ? Il y a plusieurs résultats intéressants : d’abord les personnes recourant à des traitements alternatifs étaient moins susceptibles de recourir à des traitements conventionnels. En d’autres termes, beaucoup de personnes choisissaient des thérapies alternatives à la place des traitement conventionnels recommandés.

Le second résultat important était que le taux de mortalité était supérieur pour les personnes utilisant des thérapies alternatives. Le rapport de risque était de 2.08 avec un intervalle de confiance à 95% pour 1.50-2.90. Ce résultat était basé sur un test qui ne prend pas en compte le degré de recours aux traitements alternatifs des patients, et les auteurs ont donc fait d’autres tests incorporant cet élément. Ce second test n’a pas montré de différence significative entre les deux groupes. Cela suggère que le taux de mortalité accru pour les personnes recourant à des thérapies alternatives est médié par l’absence de traitements conventionnels plutôt que par les traitements alternatifs en eux-mêmes. De fait, recourir à toute la batterie de traitements conventionnels serait la clef d’un meilleur taux de survie.

Cela signifie-t-il pour autant que vous pouvez prendre des traitements alternatifs aussi longtemps que vous prenez tous les traitements conventionnels recommandés ? Pas nécessairement, et d’abord parce que les bénéfices de ces alternatives ne sont pas prouvés. Ensuite, cette étude a groupé toutes les thérapies alternatives ensemble, et il en résulte que les risques relatifs à telle ou telle pratique en particuliers peuvent se trouver dilués dans la masse de traitements bénins. Certaines alternatives sont clairement dangereuses (comme boire de l’eau de javel ou du dissolvant de peinture), alors que d’autres pourraient être nocives par elles-mêmes ou par leurs interactions avec des traitements fondés sur la science. Nous n’en savons tout simplement rien.

L’estimation du risque doit toujours être pondérée par les bénéfices, et étant donné qu’il n’y a pas de bénéfices connus à ces traitements alternatifs, le risque et l’argent déboursés pour cela n’en valent pas la peine à mon avis. Ceci dit, aussi longtemps que vous suivrez tous les traitements conventionnels recommandés, il est probable que recourir à des alternatives ne vous fasse aucun mal (en dehors de délester votre porte monnaie), mais il faudrait au minimum en parler à votre médecin, lui expliquer exactement ce que vous prenez, et vous assurer qu’il n’a pas de raison de penser que votre recours à une « médecine » complémentaire pourrait être dangereux.

Enfin, je souhaite évoquer une importante faiblesse de cette étude, à savoir comme je l’ai déjà évoqué que toutes les thérapies alternatives sont groupées ensembles. C’était une nécessité méthodologique au regard du très grands nombre de thérapies alternatives et du faible nombre de patients appartenant au groupe y recourant (n=258). Il n’y avait tout simplement pas assez de puissance statistique pour tester l’effet de chaque thérapie alternative individuellement. De surcroît, une telle étude nécessiterait également des informations détaillées sur les doses prises, la régularité des prises, etc.. En clair, il n’y a tout simplement pas suffisamment de données pour faire des comparaisons de traitement à traitement. Il en résulte que vous pourriez très bien essayer d’argumenter sur le fait que votre thérapie alternative préférée fonctionne, elle, mais que cela n’est simplement pas détecté au milieu du bruit statistique des autres thérapies alternatives, qui elles ne fonctionnent pas. Il est techniquement possible que quelques traitements bénéfiques se cachent là dedans, mais vous n’en savez rien. Il en va de même que pour ce que j’ai dit précédemment à propos du risque : il pourrait y avoir quelques traitements bénéfiques dans la masse, mais il pourrait également y en avoir de très nocifs, et probablement beaucoup à l’effet nul, et sans étude contrôlée vous n’aurez aucun moyen de savoir à quelle catégorie appartient votre traitement préféré. Tous ces traitements ont des anecdotes venant les soutenir, et vous pouvez trouver des quantités de blogs, forums et autres sources d’éloges à leur propos. Mais vous n’avez aucun moyen objectif de vous assurer desquels (si ils existent) sont sûrs et efficaces. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de se reposer sur une approche scientifique, et pourquoi je ne recommande pas de recourir à ces traitements non testés.

Pour faire court, remplacer les traitements scientifiques pour le cancer par des traitements alternatifs ou complémentaires réduit vos chances de survie, et vous ne devriez pas vous reposer dessus.

Bibliographie :

Johnson et al., Use of Alternative Medicine for Cancer and Its Impact on Survival, Journal of the national cancer institute, 2018

Johnson et al., Complementary Medicine, Refusal of Conventional Cancer Therapy, and Survival Among Patients With Curable Cancers, JAMA Oncology, 2018

 

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