La Théière Cosmique

[Trad] Scientisme et promotion des sciences

Ce billet est une traduction d’un texte rédigé en anglais par Fallacy Man sur le blog The Logic of Science le 1er août 2018.

Si vous parcourez les commentaires sur ce blog ou la page Facebook associée, ou les réactions à n’importe quelle autre contenu pro-science, vous trouverez rapidement des accusations de « scientisme ». En effet, parmi ceux qui aiment être en désaccord avec les résultats scientifiques, cela semble être devenu un joker qu’ils utilisent pour rejeter tout élément de preuve ou argument qui entre en conflit avec leurs idées préconçues. Les gens semblent penser que le fait de qualifier leur adversaire de scientiste est un substitut valable à la présentation de preuves réelles pour consolider leur position. De plus, au moins dans les cas que j’ai personnellement observés, cette accusation revient souvent à commettre le sophisme de l’homme de paille en caricaturant soit le scientisme, soit les affirmations des défenseurs de la science. Néanmoins, il est très facile d’être négligent dans notre façon de formuler les choses et de faire par inadvertance une déclaration qui a l’apparence du scientisme, même si ce n’était pas l’intention. Par conséquent, je voudrais parler brièvement de ce qu’est et n’est pas le scientisme.

Le scientisme est une position philosophique qui met l’accent sur la science avant tout. Malheureusement, comme beaucoup de points de vue philosophiques, cette dernière est un peu amorphe, et il n’y a pas de définition universellement acceptée, et c’est probablement plus un spectre qu’une vue discrète, parfaitement délimitée. Néanmoins, voici quelques thèmes communs que l’on retrouve généralement dans les définitions du scientisme. Premièrement, le scientisme exagère souvent notre confiance dans les résultats de la science. Deuxièmement, il tente souvent d’appliquer la science à des sujets qui ne relèvent pas de la science et, troisièmement, il affirme souvent que la science est la seule source de connaissances. Je vais parler de ces aspects et donner quelques exemples.

Commençons par parler de notre confiance dans les résultats scientifiques. Je reçois fréquemment des commentaires fâchés sur le blog/Facebook sur la façon dont d’autres sceptiques et moi sommes des idiots ignorants qui adorent les scientifiques comme des dieux et pensent que la science est infaillible. Si nous déifiions les scientifiques ou si nous pensions que la science donne des réponses absolues et infaillibles, nous serions de fait coupables de scientisme. Cependant, je n’ai encore vu personne atteindre de tels extrêmes, et cet argument est habituellement un homme de paille. La science ne donne pas de réponses définitives. Il s’agit plutôt d’un processus fondamentalement probabiliste qui nous dit simplement ce qui est probablement vrai compte tenu des preuves actuelles. Cette probabilité peut toutefois changer lorsque de nouvelles preuves apparaissent. En d’autres termes, tout ce que nous disons, c’est que nous devons accepter les résultats que la science nous donne jusqu’à ce que des preuves scientifiques supplémentaires montrent que ces résultats sont erronés.

Le problème ici est que les gens sautent souvent de « la science ne donne pas de réponses définitives » à « la science n’est pas fiable, et je n’ai pas à accepter ses réponses ». C’est illogique (en fait, c’est la définition même du déni de la science). Le fait que la science ne donne pas des preuves fiables 100% ne signifie pas que nous ne pouvons pas être très certains des résultats qu’elle donne, et cela ne signifie certainement pas que vous pouvez la rejeter quand vous le voulez. Lorsque des douzaines, des centaines ou même des milliers d’études ont convergé vers un résultat, il est très peu probable que le résultat soit faux, et il serait insensé de rejeter ce résultat. Il ne s’agit pas d’un énoncé du scientisme, mais plutôt d’une vision rationnelle et fondée sur des données probantes de la réalité.

Plus simplement, « de nombreuses études ont montré que X est vrai, donc X est absolument vrai et qu’il n’y a aucune chance que ce soit faux » serait du scientisme. Cependant, dire, « de nombreuses études ont trouvé que X est vrai, donc c’est très probablement vrai et nous devrions agir comme si c’était vrai jusqu’à ce que nous ayons des preuves du contraire » n’est pas du scientisme (du moins pas selon les définitions raisonnables que j’ai pu lire).

En d’autres termes, tout résultat scientifique peut être remis en question un jour, et les scientifiques devraient tenir compte des nouvelles preuves au fur et à mesure qu’elles se présentent, mais il n’y a aucune raison de rejeter un résultat scientifique bien établi à moins que de nouvelles preuves solides apparaissent. En d’autres termes, beaucoup de gens veulent que les scientifiques remettent en question des résultats bien établis, préférant se baser sur des anecdotes, des spéculations et d’autres formes de preuves de mauvaise qualité, et quand les scientifiques refusent de le faire, ils les accusent de scientisme. Être ouvert d’esprit signifie être prêt à accepter de nouvelles preuves, ne pas être prêt à accepter quelque chose en dépit d’un manque de preuves (c’est être crédule). De plus, il est utile de préciser que poser des questions est une bonne chose, voire même encouragé, mais vous devez être prêt à accepter les réponses à vos questions. C’est bien de poser une question comme « ce traitement est-il sûr ? mais si la réponse est qu’il y a de multiples études de haute qualité disant que c’est le cas et qu’il n’y a pas de preuves convaincantes que ce n’est pas le cas, alors refuser d’accepter les résultats de ces études est, par définition, un déni de la science.

On peut en revanche parler de scientisme lorsque vous essayez d’utiliser la science pour discuter d’un sujet qui n’est pas du domaine de la science. La science, par sa définition même, est limitée à l’univers physique. Si nous ne pouvons pas observer et quantifier un phénomène (ou au moins observer et quantifier ses résultats), alors nous ne pouvons pas l’étudier à l’aide de la science. Ainsi, la philosophie et la théologie sont en dehors du champ de la science, et la science ne peut pas répondre à des questions comme  » y a-t-il un dieu ? Autrement dit, la science peut nous montrer comment cloner un être humain, mais elle ne peut pas nous montrer s’il est moralement acceptable ou non de cloner un être humain.

L’accusation de scientisme est très courante sur les réseaux sociaux. Si le choix des contenus enseignés n’est pas du ressort des sciences, l’évaluation des méthodes d’apprentissage ou des conséquences des choix évoqués précédemment est en revanche tout à fait à leur portée. Ainsi, les enseignants peuvent bel et bien gagner à considérer les résultats scientifiques les concernant. Ces commentaires réagissaient à un article de présentation de l’Evidence-Based-Education.

Habituellement, c’est avec la religion que les gens ont le plus d’ennuis, pas la philosophie (encore une fois, du moins dans mes observations). Chaque fois que vous entendez quelqu’un faire une déclaration comme, « la science a réfuté l’existence de Dieu », il s’agit de scientisme. Le concept de dieu est intrinsèquement celui d’un être métaphysique qui existe en dehors des lois de la science. Par conséquent, la science ne peut pas se pencher sur son existence.

Le revers de la médaille, c’est que les religieux se servent souvent d’accusations de scientisme pour attaquer les résultats scientifiques qui entrent en conflit avec les affirmations de leur religion au sujet de l’univers physique. Le créationnisme en est l’exemple le plus évident. La science ne peut pas nous dire si Dieu existe, mais elle peut nous dire (avec un degré de certitude extrêmement élevé) que la vie sur terre a évolué pendant des milliards d’années, que le déluge de Noé ne s’est pas produit, etc. et rien de tout cela n’est du scientisme. Chaque fois que la religion fait une revendication au sujet de l’univers physique, elle entre dans le domaine de la science, et nous pouvons utiliser des preuves physiques pour évaluer la revendication. Les interventions physiques d’un hypothétique Dieu peuvent donc être ainsi discutées.

Cela m’amène à la dernière catégorie dont je veux parler : les allégations selon lesquelles la science est la seule source de connaissances. C’est difficile d’en parler, car le concept de connaissance a été débattu par des philosophes pendant des millénaires. Donc, plutôt que de m’enliser dans la définition de la connaissance, je vais simplement expliquer pourquoi je ne suis pas d’accord avec l’idée que la science est la seule source de connaissance, ainsi que de discuter de la confusion avec les accusations de scientisme (note : je suppose que je suis réel et dans un univers physique réel, mais si vous voulez la jouer philosophe, je suis d’accord que je ne peux pas « savoir » que dans le sens le plus fort du terme ; encore une fois, j’essaie d’éviter de m’égarer dans ce genre de débat).

Il y a beaucoup de choses que nous « savons » sans la science. Tout d’abord, en revenant au point précédent, je dirais que pour de nombreux sujets philosophiques/moraux, nous pouvons arriver à de très bonnes conclusions par la logique et le raisonnement. Je ne suis donc pas d’accord pour dire que la philosophie ne vaut rien ; au contraire, elle répond simplement à des questions différentes de celles de la science.

Même dans le monde physique, nous pouvons savoir beaucoup de choses sans science. Je sais, par exemple, que je suis assis devant un ordinateur en ce moment même. Ai-je acquis ces connaissances en faisant une expérience systématique et en effectuant des statistiques ? Évidemment non, et je ne pense pas que quiconque puisse prétendre qu’il faut le faire pour savoir que je suis assis devant un ordinateur. En effet, nos vies sont remplies de ce type de connaissances acquises par simple observation, plutôt que par la recherche systématique. Le problème, c’est que nos observations sont parfois très peu fiables et entrent en conflit avec les résultats scientifiques.

Permettez-moi de donner un exemple trivial. À d’innombrables occasions, j’ai vu des gens aux États-Unis convaincus que les serpents à sonnettes s’hybrident avec des serpents non venimeux comme les couleuvres à jarretelles et les élaphes. Ils prétendent le savoir parce qu’ils ont vu des hybrides. En tant qu’herpétologue, cependant, je sais que la notion d’hybridation de ces espèces est manifestement absurde. Ces serpents appartiennent à des familles totalement différentes. Leurs structures reproductrices sont différentes, leur génétique est différente, leur mode de reproduction est différent, etc. J’hésite à utiliser le mot « impossible » après la discussion ci-dessus sur les probabilités, mais quelque chose de ce genre est si peu probable qu’à toutes fins utiles, on pourrait tout aussi bien l’appeler « impossible ». Il faudrait se tromper fondamentalement sur tellement de choses pour que ces serpents puissent s’hybrider qu’il est extraordinairement improbable que ce soit possible. Je peux donc affirmer avec un très, très haut degré de confiance que les connaissances des personnes susmentionnées sur ce sujet sont erronées et que les résultats scientifiques sont corrects. Encore une fois, ce n’est pas du scientisme, c’est simplement accepter des preuves.

Peut-être que la façon la plus commune dont cela se joue est avec des anecdotes sur la médecine (ou les divers « traitements » qui se déguisent en médecine). Les gens aiment les anecdotes, et ils prétendent souvent savoir des choses à partir d’anecdotes. Le problème est que, comme je l’ai déjà expliqué, les anecdotes ne peuvent pas établir la causalité. Oublions un instant la science et parlons de logique. Dire « X est arrivé avant Y, donc X a causé Y » est une erreur logique connue sous le nom de post hoc ergo propter hoc. C’est une ligne de raisonnement invalide. Néanmoins, les gens insistent souvent sur le fait qu’un traitement donné fonctionne ou qu’un médicament donné est dangereux parce qu’ils l’ont « vu eux-mêmes ». C’est là que les fausses accusations de scientisme ont tendance à se mettre à voler.

Ce que je vois habituellement, c’est ce qui suit.

La personne 2 commet un homme de paille et se sert de l’accusation de scientisme comme excuse pour nier la science. En d’autres termes, elle ne veut pas admettre qu’elle nie les preuves scientifiques, alors elle essaie plutôt de rejeter la faute en disant qu’elle ne nie pas les preuves, l’autre personne faisant prétendument preuve de scientisme.

Ce raisonnement est spécieux. Le fait que la science ne soit pas infaillible ne signifie pas que vous pouvez ignorer ses résultats à tout moment, et le fait que la science n’est pas la seule source de connaissances ne signifie pas automatiquement que les autres sources de connaissances sont égales dans tous les contextes. Lorsqu’il s’agit d’établir la causalité dans l’univers physique, la science est la méthode la plus fiable, et vous ne pouvez pas la rejeter à tout moment. De plus, je répète ce que j’ai dit précédemment, à savoir que poser des questions en l’absence de preuves, c’est bien, mais refuser d’accepter les résultats de nombreuses études ne l’est pas.

Tout cela revient à un concept dont je discute fréquemment : la charge de la preuve. C’est à la personne qui fait une affirmation qui sort de l’ordinaire qu’il incombe d’étayer son propos : les affirmations extraordinaires exigent des preuves extraordinaires. En d’autres termes, la science n’est pas infaillible, mais elle est vraiment bonne, et si vous voulez dire que de nombreuses études sont fausses, alors vous aurez besoin de preuves extraordinaires, et des anecdotes personnelles logiquement invalides ne suffiront pas. En fait, tout cela peut se résumer par la simple affirmation selon laquelle les sujets scientifiques exigent des preuves scientifiques. Ce n’est pas du scientisme, c’est comme ça que la science fonctionne.

En bref, le scientisme est une position philosophique qui surestime la science et soutient qu’elle est la seule source de connaissances et/ou qu’elle s’applique à tous les sujets. Bien que les gens fassent parfois des arguments en ce sens, les accusations de scientisme sont souvent des hommes de paille qui servent simplement à détourner l’attention de la faiblesse de la position défendue. En d’autres termes, plutôt que d’admettre que leur point de vue est incompatible avec les preuves scientifiques, de nombreuses personnes accusent simplement leur adversaire de scientisme dans une tentative invalide de délégitimer sa position. La science n’est pas infaillible, mais vous devez avoir de bonnes preuves avant de contester les résultats qu’elle produit.

Note 1 : Bien que l’observation soit une partie importante de la science, elle n’est pas en soi une science. La science exige une collecte systématique d’observations.

Note 2 : Pour être clair, je ne veux pas dire que jamais le moindre sceptique n’est coupable de scientisme. Ce doit probablement être le cas de temps à autres. Ce que je veux dire, c’est simplement que dans de nombreux cas, les accusations de scientisme sont des hommes de paille.


Quelques ressources francophones supplémentaires sur le sujet :

La Tronche en Live #17 avec Guillaume Lecointre

Scepticisme et scientisme, une même posture ? chez Chroniques Zététiques

Scientisme et empirisme chez Philosophie des sciences

Scientisme et pseudo-science, un commentaire philosophique traduit ici-même