Combattre la #FakeScience dans les médias

« Ces faits durs et froids sont vraiment impressionnants. Mais on se demandait si vous ne pourriez pas mettre du bullshit réconfortant à la place ? »

« Quel rôle devraient jouer les scientifiques dans la critique de la pseudoscience, fake science et mauvaise science présentée dans les médias populaires ? »

C’est la question que se sont posés A. D. Thaler et D. Shiffman dans un article publié en 2015 dans la revue scientifique Ocean & Coastal Management. [1]

Faisant le constat d’une libéralisation de l’accès à l’information avec l’avènement des réseaux sociaux, les auteurs de cet article se sont effectivement demandés comment les scientifiques professionnels pouvaient, ainsi débarrassés des traditionnels gatekeepers de l’info, s’emparer eux-mêmes de l’information transmise au public. Cette question est d’autant plus prégnante que les médias traditionnels disposaient dès lors d’une puissance de frappe incroyablement multipliée par la percolation infinie sur ces réseaux de programmes de piètre qualité qu’ils avaient initialement diffusés.

Une telle question semble aujourd’hui capitale, tant elle ne concerne pas tant la satisfaction personnelle des scientifiques de ne pas voir ou entendre leurs disciplines violées chaque jour à la télévision ou la radio, que de court-circuiter la diffusion de croyances populaires dangereuses du type de celles qui alimentent le mouvement anti-vaccinal.

L’exemple pris par ces auteurs et à l’origine de cette étude de cas a été celui de l’exécrable série de faux documentaires diffusés à partir de 2012 sur la chaîne Animal Planet, propriété de Discovery Communications (qui détient également la chaîne Discovery Channel). Le premier de ces pseudo documentaires diffusé en mai 2012, entendait révéler l’existence réelle des sirènes, ce dont les scientifiques de l’Agence Américaine d’Observation Océanographique et Atmosphérique seraient au courant et qu’ils cacheraient au public. Pour augmenter sa crédibilité, le pseudo documentaire mettait en scène de véritables scientifiques de l’agence, ce qui valu à cette dernière un sévère retour critique qui la poussa à communiquer pour se distancier de la production. Les auteurs de cet article rapportent en outre que des scientifiques se sont alors vu verbalement abordés et accusés de faire partie du « complot des sirènes ».

Utilisant tous les codes des documentaires éducatifs, ces programmes connurent un grand succès. Les ficelles restent assez systématiquement les mêmes : un savoir gardé secret et possiblement anxiogène révélé au public. L’un de ces épisodes met ainsi en scène une espèce éteinte de mégalodon, qui existerait en fait toujours, et serait même un prédateur d’humains.

Image promotionnelle du faux documentaire « Megalodon: The New Evidence »

S’il est souvent allégué que la diffusion de ce type de mythes et de conspirations n’a que peu d’intérêt par rapport à des sujets plus graves (les pseudo-médecines par exemple), les auteurs rappellent qu’il n’est en rien anodin d’attirer ainsi le discrédit et la suspicion sur une agence nationale censée communiquer au public les enjeux des sciences de conservation, alors même que les groupes d’intérêt ne manquent déjà pas de s’interposer entre le public et l’information scientifiquement fondée.

Si la réponse des scientifiques concernés a été assez diversifiée au départ (certains plutôt négatifs désiraient s’assurer que le public avait bien compris qu’il s’agissait de faux documentaires, d’autres, plus optimistes, désiraient capitaliser sur l’intérêt du public pour l’océanographie et la conservation éventuellement généré par ces programmes), les auteurs de cet article ont néanmoins pu, au cour des diffusions et rediffusions, se livrer à une série d’expérimentations et d’observations aboutissant à l’élaboration d’une stratégie de réponse standardisée.

Lors des premières diffusions, les débunkings des scientifiques étaient systématiquement mis en ligne dans les heures voire les jours suivant la diffusion du programme à la télévision. Petit à petit, il est apparu que le débunking-live, c’est à dire pendant la diffusion même du programme, voire avant sa diffusion (pourvu que les mythes qui y seront développés soient préalablement connus), permettait, avec le concours de titres optimisés pour les moteurs de recherche, d’assurer un très bon référencement internet pour ces initiatives qui restaient alors en première page de résultats Google pendant des années lorsque des recherches sur ces documentaires étaient faites. Pour toute personne qui chercherait à se documenter sur le programme Mermaids: The New Evidence, il était à peu près certain dès lors qu’apparaitrait également très haut dans les résultats de son moteur de recherche le résultat Mermaids: The New Evidence is a fake documentary. Ce débunking-live voire préventif était accompagné d’une active utilisation des réseaux sociaux Facebook et Twitter afin de rendre visibles les désavoeux et critiques de ces pseudo documentaires.

Cette expérience acquise par les scientifiques au fur et à mesure des premières diffusions et rediffusions de ces programmes a connu un certain aboutissement avec le cas de Shark of Darkness. Alors que la chaîne semblait de surcroit franchir un cap supplémentaire dans le mauvais goût en utilisant à son profit un drame maritime réel dans son scénario fantaisiste et pseudo scientifique, les auteurs ont effectivement mis en ligne leur débunking (Shark of Darkness: Wrath of Submarine is a fake documentary) avant la fin de la première diffusion du programme, en faisant intervenir une (vraie) spécialiste d’écologie comportementale en lien avec les sujets abordés, à savoir Michelle Jewell. Le débunking présentait ainsi avant sa fin toutes les erreurs factuelles et mauvaises représentations contenues dans le programme, et était vu en quelques heures par un demi million de visiteurs uniques. Lors de la parution de cet article en 2015, le débunking apparaissait toujours dans les premiers résultats Google pour la recherche « shark of darkness ». Il semble que ce soit toujours le cas en 2019.

Bien entendu, les auteurs ne manquent pas de relever que cette audience exceptionnelle pour un site de sciences de l’océan ne représente qu’une petite fraction des spectateurs des programmes de Discovery Communications. Mais en produisant du contenu factuellement solide et scientifiquement fondé, ainsi qu’en mettant en ligne ces critiques très rapidement, non seulement ils sont parvenus à largement augmenter leur propre audience, mais également à rendre plus visibles ces informations pour les médias qui auraient alors plus de chance de les intégrer à la couverture qu’ils feront du programme télé. Les auteurs suggèrent en effet qu’ils disposent généralement d’une fenêtre de deux jours, voire moins, pour rendre visibles leurs débunkings et espérer qu’ils soient repris par les médias mainstreams. Passé ce délais, ceux-ci n’y porteront plus jamais attention, et ce sont les désinformations qui percoleront à l’infini dans la toile des réseaux, des rediffusions télé, et des couvertures médiatiques peu scrupuleuses. Plus une critique tarde à être émise, moins elle a semble-t-il de chance d’être diffusée.

Encore une fois, les données observationnelles pourraient indiquer un certain effet de ce type d’action, puisqu’à partir de la médiatisation avec succès de ce débunking, l’audience de Discovery Communications pour son évènement annuel de diffusion de programmes sensationnalistes sur les requins s’est dramatiquement érodée.

Par la suite, il apparu que maintenir la production et la diffusion régulière de critiques sur ces documentaires permettait effectivement de créer un pool actif de participants se relayant dans le traitement des fake sciences médiatiques et qui ne manquaient alors pas de supports pédagogiques sur lesquels s’appuyer.

En somme et en résumé, plusieurs traits font saillie de ces observations conduites pendant plusieurs années et ramassées dans cette publication par leurs auteurs :

– Le débunking peut être utile et efficace, d’autant plus s’il est pratiqué très tôt, pendant, voire avant la diffusion d’un programme de fake science / pseudo scientifique / de mauvaise science dans les médias. En effet, cela permet d’optimiser les chances de rendre visibles ces critiques pendant la courte période d’intérêt qu’y accorderont les médias mainstreams.

– Cette efficacité peut être quantitativement et qualitativement suivie par quelques indicateurs simples, notamment le trafic des visiteurs uniques sur les différents supports pédagogiques mis en ligne, et leur référencement dans les moteurs de recherche. Cela implique l’optimisation de ces contenus afin de concurrencer les fake sciences dans les résultats de recherche. A noter qu’une étude basique de mots clefs appropriés pour ce faire est tout à fait suffisante, comme nous l’avons également expérimenté à partir de 2015 (googlisez « OGM danger » ou « vaccins danger » pour voir*).

– Le nécessaire entretien d’une communauté vivante de « constructeurs d’audience », à savoir des scientifiques, ou amateurs passionnés, capables de consacrer un certain temps au maintien de médias internets (blogs, pages sur les réseaux, chaînes youtube…), et à la réactivation des critiques / remise en circulation de débunkings lors de la diffusion / rediffusion de programmes de piètre qualité scientifique.

– La collaboration des précédents avec des scientifiques professionnels au courant des dévoiements et désinformations concernant leur champ disciplinaire dans la sphère médiatique, et sachant parfaitement y répondre.

Bien qu’assez limitées, ces observations suggèrent une utilité réelle du débunking et la possibilité d’un engagement efficace des scientifiques face à la diffusion de fake sciences par les médias mainstreams et leur errance infinie sur les réseaux sociaux. Si la communauté des vulgarisateurs d’esprit critique s’est depuis longtemps emparée du sujet, très souvent animée par des scientifiques professionnels (mais pas uniquement), il me semble que la communauté scientifique est collectivement très pusillanime à se prêter au jeu. Si je fais miennes cette tendance à la discrétion et à l’évitement de la confusion entre militantismes partisans et expertises scientifiques, les promoteurs de fake science, quel qu’en soit l’enjeu, n’auront de toute évidence pas de telles pudeurs.

Il est dès lors important de sensibiliser la communauté des scientifiques à s’emparer de leurs propres disciplines si mal traitées dans les médias populaires. Cet engagement n’a pas a être idéologiquement motivé ou partisan. Il peut être discret et anonyme : il commence par la diffusion d’informations scientifiquement fondées, de supports pédagogiques engageants, de l’animation même ponctuelle d’une communauté de vulgarisateurs de science et de raison, et d’une certaine activité sur les médias horizontaux.

« Une nouvelle règle pour le journalisme scientifique : si votre article peut se résumer à ‘non.’, alors ne l’écrivez pas ». Saturday Morning Breakfast Cereal, par Zach Weinersmith.

*Quelques « « expériences » » ponctuelles de ce genre ont été conduites sur LTC. Ces titres en l’occurrence extrêmement bien référencés et ayant donnés parmis les meilleures audiences de ce modeste blog, n’ont cependant pas été réitérés, du fait du biais de confirmation qu’il peuvent introduire à qui se limiterait à la lecture du titre. Comme le suggèrent les auteurs de l’article que j’ai présenté dans ce billet, il est préférable pour contrer cela que le titre soit également optimisé pour représenter à lui seul un débunking, ou a minima ne pas participer involontairement à l’entretien d’un mythe. Ces éléments sont bien expliqués dans le Debunking Handbook du site Skeptical Science.

Bibliographie :

[1] Thaler AD et Shiffman D, Fish tales: Combating fake science in popular media, Ocean & Coastal Management, 2015

4 commentaires sur “Combattre la #FakeScience dans les médias

    • Et c’est pour cela qu’il faut se mettre en groupe et s’organiser afin de répartir le travail. Chacun ne peut évidemment pas intervenir partout tout le temps. Il s’agit de choisir ses spécialités, ses batailles, mais de mettre nos ressources en commun.

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  1. Il n’y a qu’un vrai sujet ..la liberté de mener des recherches scientifiques..

    un scientifique pas alors à se soucier que des gens se fassent des idées fausses, si il est « professionnel, il risque au pire de perdre le financement publique .. ce qui n’est pas » important »
    vouloir faire connaitre la vérité aux foules n’est pas l’objet de la science, cela relève de la politique….

    il ne va pas de soi de vivre dans une société qui met la recherche sur un piédestal et prend en compte la vérité démontrée..

    bien sur je considère pourtant que sur beaucoup de sujet les scientifiques devraient parler et dénoncer des âneries.. je fais même le reproche aux scientifique de ne pas aller assez dans les médias..mais non pas pour la science qui se fout de cela mais pour l’avenir de la société..

    je suis aussi pour une suppression totale du financement de la recherche par les contribuables. qui est LA source des maux dont les scientifiques se plaignent.

    parce que la question qui est là et que les scientifique ne veulent pas entendre …pourquoi dois je donner de l’argent à ce type…l’argument que le financement d’une armée de chercheur VA aboutir à des progrès non simplement scientifique est une blague…

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