Virus et distorsions médiatiques

Factfulness

En 2018 a été publié le livre posthume de Hans Rosling, intitulé Factfulness. H. Rosling vous sera peut-être un nom familier si vous vous intéressez au scepticisme scientifique ou à l’étude des grands jeux de données des Nations Unies sur l’état du monde actuel (niveaux d’alphabétisation, de couverture vaccinale, etc.). Avant d’être un vulgarisateur, H. Rosling était un médecin dont le travail a notablement consisté à se rendre dans des zones où émergeaient des épidémies inconnues afin d’en identifier les causes, et a fortiori de mettre en place des stratégies de lutte contre la dissémination des agents infectieux identifiés.

Hans Rosling, 1948-2017.

Ce livre a été écrit dans les dernières semaines de la vie de son auteur. Alors qu’il se savait condamné à court terme, Hans Rosling a consacré ses ultimes forces à s’assurer que son plaidoyer pour une compréhension factuellement fondée du monde qui nous entoure puisse parvenir au plus grand nombre. Il est possible de retrouver gratuitement son travail sur le site de la fondation Gapminder. A l’image de cet élément biographique, le contenu de cet ouvrage (et du site de Gapminder) est à la fois incroyablement optimiste, et tout à fait terrible.

Au travers de différents chapitres, l’auteur conduit le lecteur à s’interroger sur ce qu’il croit savoir du monde actuel, et ce que les données les plus exhaustives sur la question posée permettent en réalité de dire et de prévoir. Il est tout à fait frappant de constater de manière systématique que les personnes interrogées (de larges populations réparties dans différents pays) n’ont bien souvent qu’une très médiocre connaissance de l’état actuel du monde. Pire encore, cette méconnaissance pointe la plupart du temps vers les approximations les plus pessimistes, qui sont dans le même temps les plus éloignées de la réalité. Et cette tendance frappe aussi bien les groupes d’experts et personnes à haut niveau de diplôme, que les non-diplômés ; les progressistes que les conservateurs. Et il me semble salutaire de désamorcer ici l’objection intime que pourraient certainement se faire beaucoup de personnes à la lecture de ces lignes : non, leur groupe social/philosophique/idéologique, celui qu’elles préfèrent et auquel elles s’identifient, ne score très probablement pas significativement mieux que les autres à cette série de tests.

De fait, ce qu’on apprend à la lecture de Factfulness est incroyablement optimiste, car les données montrent presque toujours des situations bien meilleures que ce que la plupart des gens pensent en savoir. Savez-vous par exemple quelle est la proportion d’enfants vaccinés dans le monde ? Sur ce genre de question typiquement, même les professionnels de santé et les groupes de sceptiques (hors spécialistes de la question), ne scorent pas beaucoup mieux qu’une équipe de chimpanzés à qui on aurait demandé son avis sur le sujet.

Ce qu’on apprend est aussi bien souvent terrible, car il met en pleine lumière notre incapacité collective à évaluer correctement les situations, à porter notre attention sur les problèmes les plus urgents et les plus graves, à prendre les bonnes décisions face à ces problèmes, voire à prendre des décisions tout court, qui pourraient pourtant s’avérer cruciales à court terme.

 

Distorsions médiatiques

L’un des fils rouges de l’exposé de Hans Rosling est la captation permanente de notre attention par le cirque médiatique. H. Rosling cite à ce propos de nombreux exemples, parfois globaux, et parfois très ponctuels et situés. Parmi ceux-ci, le décès de Mari Larrson, à 38 ans, le 17 octobre 2004, assassinée à coups de hache par son ancien compagnon. Une affaire sordide à n’en pas douter très attractive pour les médias, mais qui n’a pourtant été que très peu couverte en comparaison du décès de Johan Vesterlund le même jour à l’âge de 40. J. Vesterlund a lui été tué par un ours, la première attaque d’ours en Suède depuis 1902 (H. Rosling était suédois).  Ces deux décès sont évidemment également tragiques, mais l’attaque fatale d’ours est l’affaire d’un cas par siècle, alors qu’à la même époque en Suède, une femme était tuée tous les 30 jours par son compagnon, donc un problème de mortalité 1300 fois plus commun que l’attaque d’ours dans ce pays.

Il est permis d’interroger cette captation de l’attention ainsi imposée par le cirque médiatique et ses effets délétères sur les deux sujets (H. Rosling ne le précise pas, mais on peut intuitivement penser par exemple au détournement de l’attention et des politiques publiques à la fois sur le sujet des « « « violences conjugales » » », et à l’impact négatif sur d’éventuels programmes de conservation de la faune sauvage alors en cours dans le pays).

En 1918 à Seattle, les policiers sont équipés de masques afin de se protéger de la grippe.

Un exemple plus global donné immédiatement après, est celui de l’importance relative octroyée dans l’espace médiatique à différents enjeux de santé publique. La grippe « Espagnole » de 1918 a tué près de 3% de la population mondiale (soit plus que la première guerre mondiale durant l’ensemble du conflit). Ce fait historique ainsi que le mode de dissémination d’un virus comme celui de la grippe (par voie aérienne, par exemple si je vous tousse dessus) nous autorisent à penser qu’une pandémie mondiale du type de celle de 1918 est effectivement l’un des dangers les plus importants auquel doit se tenir prête la communauté internationale. Ainsi dans les premiers mois de 2009, lorsque plusieurs milliers de personnes sont décédées de la grippe porcine, le cirque médiatique s’est mis en branle et n’a pas faibli pendant plusieurs semaines. Pourtant les données qui s’accumulaient pendant ce temps sur la diffusion de la maladie ne permettaient pas d’alimenter une telle psychose.

Sur une période de 2 semaines durant laquelle 31 personnes étaient décédées de la grippe porcine, une recherche sur Google retournait plus de 250 000 articles à ce sujet, soient plus de 8000 articles par décès. Pendant cette même période, plus de 63 000 personnes étaient décédées de la tuberculose (majoritairement dans les régions les plus pauvres du monde). La même recherche Google faisait ressortir 0,1 article pour chaque mort de la tuberculose. En d’autres termes selon HR, chaque mort de la tuberculose avait suscité 82 000 fois moins d’attention qu’un seul mort de la grippe porcine.

Là encore, il parait nécessaire sinon salutaire d’interroger une telle distorsion médiatique. Le public est-il informé de la sorte ? Est-il éclairé sur des décisions à prendre ? Est-il incité à s’intéresser et à soutenir des programmes de santé publique ? Les médias lui rendent-ils une vision ne serait que très approximativement fiable et utile des enjeux de santé actuels dans le monde ? L’éventuelle anxiété provoquée par un tel battage est-elle nécessaire ? Mesurée ? Nocive ? Acceptable ? Déontologique ?

 

Des virus et des chiffres

Au moment d’écrire ce billet, le 9 février 2020, le petit monde médiatique vit à nouveau au rythme de l’épidémie. C’est qu’en effet depuis quelques semaines, une nouvelle souche de coronavirus fait parler d’elle. Les coronavirus sont des virus qui peuvent être responsables de simples rhumes voire de syndromes plus graves comme le SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère), qui a été en 2002-2003 la première grosse frayeur infectieuse du 21e siècle à l’échelle mondiale. Il ne s’agit aucunement d’un sujet léger, car ces virus sont, comme il a déjà été dit, une véritable menace dans le monde globalisé dans lequel nous vivons, et les institutions mondiales de santé ont toutes les raisons de s’en préoccuper et d’améliorer les programmes de veille et de prévention à leur égard. Cette nouvelle souche du virus a semble-t-il émergé en Chine, dans la ville de Wuhan, où se trouve la très grosse majorité de personnes infectées, et malheureusement pour elles, des personnes décédées. Pour un suivi scientifiquement fondé de ce que l’on sait de ce virus et de sa diffusion, je vous recommande la lecture régulière (il est mis à jour) du blog Quoi dans mon assiette.

Point quotidien de l’ecdc sur le coronavirus, 8 février 2020.

Les premiers cas associés à ce nouveau coronavirus ont été déclarés par l’OMS le 31 décembre 2019. Le point quotidien délivré par le Centre Européen de Prévention et de Contrôle des Maladies le 8 février 2020 fait état de 34 945 cas d’infections par le coronavirus confirmés en laboratoire, et de 724 décès (dont 722 en Chine, 1 aux Philippines, et 1 à Hong Kong). Parmi les 35 cas détectés en Europe, 11 l’ont été en France (dont 5 cas groupés). A l’heure actuelle, le nombre de décès représente donc 2% du nombre de cas déclarés.

En Amérique du nord, la situation ne semble pas devoir être plus préoccupante qu’en Europe où l’on ne compte donc aucun décès. Matthews Miller, professeur de Biochimie et de Sciences Biomédicales à l’Université McMaster au Canada et interrogé pour le site web de celle-ci précisait le 24 janvier dernier : « Je pense que le message est ‘Ne paniquez pas’. La bonne nouvelle est que les autorités de santé à la fois au Canada et dans le reste du monde sont tout à fait conscientes de la survenue de cette épidémie et sont préparées à y répondre. L’autre bonne nouvelle c’est qu’en se basant sur les chiffres très préliminaires que l’on commence à avoir sur la maladie, les décès et la gravité des symptômes –bien que le virus soit tout à fait nouveau- on ne peut rien dire de convainquant qui pourrait soutenir l’idée que cela sera vraiment pire que d’autres virus comme la grippe saisonnière que nous connaissons chaque année ». On rappellera à toutes fins utiles que la grippe saisonnière est une maladie potentiellement grave qui fait régulièrement, dans un pays comme la France, plusieurs milliers de morts par an. L’apocalypse zombie n’est pas sur nous pour autant.

Depuis les prémisses des premiers signaux de veille le 31 décembre, 724 personnes sont donc décédées de ce virus à l’échelle mondiale.

Bien entendu, chacun de ces décès est un évènement dramatique.

En 2016, les maladies diarrhéiques étaient la huitième cause de mortalité dans le monde (responsable de 1 655 944 décès), et la 5e cause de mortalité chez les enfants de moins de 5 ans (446 000 décès prématurés). Les maladies diarrhéiques peuvent être causées par différents agents. Le rotavirus est le principal d’entre eux et est responsable  à lui seul de 228 047 décès de tous âges en 2016, et 128 515 chez les enfants de moins de 5 ans. [1] Ces morts sont évitables, facilement, et à très peu de frais. En effet, le contrôle de la maladie passe entre autres par l’aménagement de systèmes d’adduction d’eau séparés des sanitaires et la mise en place de normes d’hygiène élémentaires propices à empêcher la pollution des eaux de consommation par le rotavirus présent dans les selles des malades.

Bien que le nombre de cas déclarés puisse varier dans le temps, on peut estimer à la grosse louche qu’en moyenne, le rotavirus est responsable de ~19 000 décès / mois dans le monde, et que les maladies diarrhéiques tout agent confondu sont, elles, responsables de ~137 000 décès (les chiffres cités plus haut / 12).

Chacun de ces décès précoces est également un évènement dramatique.

Mais s’il est peu probable que vous ayez passé une seule journée de la semaine écoulée sans entendre parler à plusieurs reprises dans les médias de l’épidémie de coronavirus, avez-vous entendu parler une seule fois du fardeau latent des infections intestinales ? Du paludisme ? De la tuberculose ? De la schistosomiase ? Du VIH ?

 

Toutes proportions gardées

Est-ce vraiment si gros ?

Loin de moi l’idée de proposer l’abandon radical du recours aux services d’information, je souhaite plutôt attirer l’attention du lecteur sur ce simple principe présenté dans ce chapitre par Hans Rosling : toujours chercher à proportionner l’information. Les gros chiffres ont toujours l’air gros (par exemple 34 000 malades). Les chiffres isolés et sans éléments de comparaison devraient toujours être pris avec un certain scepticisme. Une épidémie est présentée comme particulièrement catastrophique :  est-ce un phénomène vraiment inconnu ? Y-a-t-il des précédents dans l’histoire récente ? Qu’est-ce que cela représente par rapport à d’autres infections dont on n’entend pas parler ? Qu’est-ce que cela représente par rapport à des infections comparables, par exemple la grippe saisonnière ?

Il ne s’agit aucunement d’un relativisme de circonstance, destiné à nier un problème véritablement existant ou à orienter la conversation vers autre chose (le fameux « il y a des choses plus importantes ! »), mais à se prémunir avec raison face à un possible phénomène de distorsion médiatique. Il s’agit d’avoir recours à une certaine Hygiène Mentale. L’enjeu dépasse la simple satisfaction d’être moins mal-informé, car cette mal-information peut, dans bien des cas nous pousser à des attentes et des angoisses irréalistes, voire nous conduire à des actions dont les conséquences entreront en contradiction même avec la réalisation des objectifs recherchés. La diffusion de fausses rumeurs sur les origines de la maladie ou des méthodes prophylactiques prétendument appropriées dans un tel contexte épidémique n’en sont que quelques exemples.

 

Références

[1] GBD 2016 Diarrhoeal Disease Collaborators, Estimates of the global, regional, and national morbidity, mortality and aetiologies of diarrhoea in 195 countries: a systematic analysis for the Global Burden of Disease Study 2016, The Lancet Infectious Diseases, 2018.

2 commentaires sur “Virus et distorsions médiatiques

  1. J’ai enromément de mal avec certains de vos arguments. Certe la crise du Coronavirus n’est peut-être actuellement pas aussi meurtri que l’a été la grippe espagnole. Néanmoins, comme nous le précise Hans Rosling dans Factfulness, il faut faire attention aux données et particulièremet à celle qui sont exponentielles comme l’est le Covid-19. Pour exemple, je prendrai simplement le cas évoqué par Hans Rosling avec Ebola dans son livre. Lorsque le virus est apparu en Afrique, Hans Rosling s’est directement penché sur le cas. Ebola était un virus qui se transmettait à une vitesse dsiproportionnelle et il était, dès lors, urgent de le contenir. Hors celui-ci n’a fait que 20000 mort ce qui n’est rien comparé à la grippe espagnole mais ce qui n’a pas empeché Hans Rosling d’arreter toute activité pour limiter les effets d’Ebola de peur que celui-ci contamine tout le Continent africain et le reste du monde. Et c’est bien ça que Hans Rosling tente de faire comprendre avec son livre, c’est d’être capable d’analyser une donnée et de lui donner sens. Je pense donc que votre article passe complétement à coté de son sujet et qu’au lieu de minimiser les effets du COVID-19, vous devriez sans doute inciter à nous protéger contre lui.

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    • Cher Antoine,

      Merci de votre intérêt pour ce billet.

      Je ne saisis pas à quel argument vous faites allusion. Vous citez le passage sur la grippe espagnole et semblez lui faire dire qu’il est là pour minorer la menace du Covid-19 ?

      Si telle est bien votre lecture de cet article, j’attire votre attention sur le fait que ce passage est là pour expliquer, exemple historique à l’appui, que la menace d’une pandémie virale *est* un très gros danger dans notre monde actuel, et que de surcroit, comparer trop légèrement le fardeau de la grippe saisonnière à celui du Covid-19, c’est éluder un peu trop rapidement que la grippe, même saisonnière, fait précisément partie de ces menaces virales. La mortalité due à une mauvaise année de grippe en France est là pour le rappeler. Aussi je crois que vous faites un contre-sens total en disant :

      « et qu’au lieu de minimiser les effets du COVID-19, vous devriez sans doute inciter à nous protéger contre lui ».

      Une telle conclusion me semble pourtant intenable en lisant simplement ce qui est écrit tel quel :

      « Il ne s’agit aucunement d’un sujet léger, car ces virus sont, comme il a déjà été dit, une véritable menace dans le monde globalisé dans lequel nous vivons, et les institutions mondiales de santé ont toutes les raisons de s’en préoccuper et d’améliorer les programmes de veille et de prévention à leur égard. »

      C’était là un long préambule nécessaire au véritable sujet de ce billet qui est le traitement médiatique de l’information et le rapport que nous avons à ces phénomènes habituellement. Préambule rendu nécessaire justement afin de désamorcer le type de lecture que vous en proposez si je ne me trompe pas.

      Ce billet n’interroge pas la gravité du Covid, il interroge le fait que nous nous fichons habituellement de ce genre de choses, que nous agissons comme si elles n’existaient pas, et qu’une médiatisation soudaine à outrance est propice à toutes les dérives néfastes tendant à nuire à une gestion raisonnée de la crise. Il suffit encore une fois de lire ce qui est écrit tel quel :

      « Il ne s’agit aucunement d’un relativisme de circonstance, destiné à nier un problème véritablement existant ou à orienter la conversation vers autre chose (le fameux « il y a des choses plus importantes ! »), mais à se prémunir avec raison face à un possible phénomène de distorsion médiatique. »

      […]

      « car cette mal-information peut, dans bien des cas nous pousser à des attentes et des angoisses irréalistes, voire nous conduire à des actions dont les conséquences entreront en contradiction même avec la réalisation des objectifs recherchés. La diffusion de fausses rumeurs sur les origines de la maladie ou des méthodes prophylactiques prétendument appropriées dans un tel contexte épidémique n’en sont que quelques exemples. »

      A voir ce qui a suivi les jours et les semaines écoulées depuis la publication de ce billet, et notamment en termes de pistes thérapeutiques et de leur couverture médiatique, j’ai l’impression qu’il a, au contraire, tapé particulièrement juste. La question soulevée le 10 février par ce billet était en définitive : sommes-nous généralement bien informés sur les sujets relatifs à la santé publique, au risque pandémique, au fardeau endémique et aux pistes préventives et curatives envisageables ici et ailleurs dans le monde ? Ma réponse était : non. Deux mois plus tard, à la même question, ma réponse est : toujours pas.

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