Pensée conspirationniste et déni de science (climatique) [Difficulté : facile] (2400 mots / ~15 mins)

Maillage tridimensionnel d'un modèle climatique. Les couleurs représentent la température et les flèches le vent. © Vincent Landrin, d'après Laurent Fairhead/LMD/CNRS.
Maillage tridimensionnel d’un modèle climatique. Les couleurs représentent la température et les flèches le vent. © Vincent Landrin, d’après Laurent Fairhead/LMD/CNRS.

Le 19 septembre 2016 a été publié dans la revue d’épistémologie et philosophie des sciences Synthese, un article [1] portant sur la teneur conspirationniste des dénis de science, comme l’anti-vaccinisme ou le climato-scepticisme. Bien qu’applicable globalement à toutes ces formes de déni, cet article porte plus spécifiquement sur le climato-scepticisme, qui est, rappelons-le, le déni du consensus scientifique sur l’existence du changement climatique, et/ou de son origine anthropique, et/ou des risques globaux qui y sont associés.

Ce billet présente une courte synthèse commentée de cet article.

Ce billet a par ailleurs été réalisé à l’occasion de la sortie du film La Terre, le climat… et Homo sapiens, de la chaîne youtube La Tronche en Biais pour la fête de la science 2016 :

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L’arrogance de l’homme et le réchauffement climatique [Difficulté : facile] (800 mots – 5 mins)

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Il semblerait que le climato-scepticisme (c’est-à-dire la négation de l’existence du réchauffement climatique ou la négation de l’impact anthropique dans ce dernier), fasse son grand retour sur la scène politique française. Voyons rapidement ce qu’il en est des deux arguments énoncés à cette occasion.

Fort heureusement, rien de nouveau sous l’soleil et on constatera vite qu’il s’agit de deux sophismes éculés. Je me contenterai donc d’adapter pour l’occasion les deux sections concernées de l’excellent Skeptical Science pour le public non anglophone. Si vous parlez anglais, vous y trouverez tous les approfondissements nécessaires.

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Le Marteau des Sorcières

Gravure sur bois montrant des sorciers suppliciés, Tengler’s Laienspiegel, Mainz, 1508.

En février dernier a été créé un nouveau groupe américain d’activistes anti-OGM, US Right To Know (USRTK), conduit par un ancien activiste de la campagne californienne de labellisation des produits OGM. Au lieu des activités habituelles de désinformation, le groupe s’est porté vers l’intimidation et la calomnie en initiant une procédure de FOIA capable de forcer les fonctionnaires US visés par cette demande citoyenne à rendre publiques des informations privées au motif du « droit de savoir ». Cette procédure n’a à donner aucune preuve en guise de justification d’une telle coercition comme on pourrait s’y attendre pourtant dans le domaine judiciaire, et ne semble reposer que sur la sagesse du peuple. Là-bas comme ici, sous couvert de science citoyenne, les bonnes intentions de surface ont rapidement laissé place aux motivations profondes : le carnet du naturaliste amateur a laissé place au marteau des sorcières.

Face à la réalité du consensus scientifique et à l’impossibilité pour eux d’argumenter sur le terrain des preuves factuelles, les activistes ont depuis longtemps systématisé le recours à la shill card, la carte de la complicité, comme l’explique Steven Novella. C’est simple : si un scientifique (ou toute autre personne), se conforme à l’avis de la science en ce qui concerne les OGM, la vaccination, l’homéopathie… c’est forcément que c’est un complice, un agent secret de l’industrie, payé et/ou formé par elle. Ainsi, nul besoin d’argumenter. C’est évidemment un sophisme odieux. Ce recours est tellement fréquent que c’est devenu un running gag au sein des communautés sceptiques : nous nous traitons volontiers de shills entre nous.

C’est là toute la stratégie appliquée par l’USRTK par cette demande de FOIA en forçant arbitrairement des chercheurs du public à fournir des données personnelles, en espérant pouvoir y cueillir et déformer quelques informations qui permettraient d’étayer l’accusation a priori portée (et déjà jugée !) de complicité avec l’industrie. Choisis pour être coupables.

La première victime de cette chasse aux sorcières a été Kevin Folta, chercheur public en biologie végétale, en poste à l’Université de Floride et travaillant sur les molécules à l’origine de la saveur des fraises, sujet qui n’intéresse pas vraiment les firmes de biotechnologies végétales. Mais K. Folta, biologiste avisé, connaissant le consensus scientifique et les potentialités merveilleuses des biotechnologies végétales (qui le concernent donc directement), a toujours été un défenseur de celles-ci en organisant des cycles de conférences à ce propos. Qu’il défende les biotechnologies parce que le consensus scientifique à propos de leurs produits est très clair, qu’elles présentent des applications incroyables à venir dans les domaines de la santé et de l’alimentation étaient choses inconcevables. Ça ne pouvait être qu’un shill.

Folta face à la procédure administrative s’est donc exécuté, et il a fourni quelques 5000 pages d’emails personnels. Inutile d’expliquer comment, en 5000 pages, il est possible de sortir quelques phrases bien catchy, sorties de leur contexte, pour leur faire dire n’importe quoi. Et c’est ce qui a été fait.

Les e-mails contenaient notamment les échanges entre Folta et Monsanto. Rien de scandaleux, rien d’anormal, c’était même couru d’avance : n’importe quel scientifique du public entretient des rapports avec le secteur privé de son domaine. C’est en effet une source de débouché certain pour ses étudiants, et de collaborations scientifiques. Les spécialistes en recherche biomédicale, les spécialistes en archéologie, etc., sont nécessairement en contact avec le secteur privé de leur domaine.

La messe était cependant dite, il suffisait d’agiter ce chiffon rouge pour que le bucher commence à être dressé en place publique. Par chance, les « preuves » étaient accablantes : non seulement Folta était en contact avec Monsanto, mais il y était question d’argent. En effet, cette correspondance contenait les échanges entourant un don fait par Monsanto à un fond public de l’Université de Floride pour encourager le cycle de communications et vulgarisation sur le thème des biotechnologies et dont Folta est responsable. Le fait que ce don était connu préalablement, publiquement déclaré, fait à l’Université et non pas à Folta lui-même, qu’il ne finançait pas les recherches de Folta, ni même de recherche du tout, et qu’il ne servait, de manière contrôlée, qu’au défraiement de conférences publiques qui existaient déjà avant ce don, n’entrent pas en ligne de compte. Le fait que ces conférences portaient sur les biotechnologies et n’étaient aucunement une promotion ou un lobbying pour Monsanto ni aucune firme privée n’entre pas en ligne de compte. Non, tout ce qui comptait, c’était que Folta était en relation avec Monsanto, et qu’il avait touché de l’argent à cette occasion. Si on pouvait faire croire qu’il avait personnellement touché cet argent pour son propre compte, de manière secrète et illicite, pour le récompenser de son lobbying, c’était encore mieux.

Ainsi, en plus de son bucher, Folta le sorcier aura droit à une mort lente après avoir été promené en public à travers les rues de la cité, livré à la vindicte de la populace.

Que son accusateur et calomniateur, l’USRTK, reçoive lui-même un financement de 114 000 dollars de l’Organic Consumers Assiciation, un groupe de lobbying de l’industrie du bio, pour son propre (et vrai) lobbying, n’entre pas en ligne de compte. Que les « preuves » agitées contre Folta soient inexistantes ou fabriquées, cela n’entre pas en ligne de compte. Que là où un universitaire comme Folta n’est pas payé pour sa communication scientifique, un gourou anti-OGM comme Vandana Shiva touche 40 000 dollars par conférence, cela n’entre pas en ligne de compte. Pour le juteux créneau du lobbying antiscience à propos des biotechnologies, on pourra s’informer ici, mais cela n’entre pas en ligne de compte. La réalité des faits n’intéresse pas les idéologues.

Et après la procédure inquisitoriale vînt le châtiment : le lynchage public utilisant sa mère décédée contre lui, le traitant entre beaucoup d’autres choses de putain, de menteur et bien évidemment de shill, les attaques aussi crasses n’étant pas réservées aux anonymes du net. Ainsi Nassim Taleb déjà bien connu dans le milieu anti-OGM s’est fendu d’une petite création :

Une tentative de publication a même été faite sur PLOS One, heureusement retirée. Il ne fallait pas attendre d’attitude moins indigne des grands médias sur un tel sujet, le New York Times et Le Monde, plus crasseux que jamais.

Quand le lynchage s’est –rapidement- transformé en menaces de violences physiques, par la publication sur Facebook de son adresse personnelle (on connait ces méthodes de fanatiques), Folta a décidé de rendre l’argent dont son programme avait bénéficié (ce que Monsanto a refusé, l’Université ayant alors décidé de le reverser à une banque alimentaire) et de rembourser ce qu’il avait déjà utilisé.

Des frais d’essence et des sandwichs.

[Trad] « Le problème c’est l’idéologie ».

ideologie

Billet posté sur Neurologicablog par Steven Novella le 11 juin 2015.

Idéologie : n.f., système d’idées et d’idéaux, spécialement ceux formant le socle théorique de postures politiques et économiques.

C’est mon but, en tant que sceptique et intellectuel de me purger moi-même de toute idéologie, autant que possible. J’en suis venu à comprendre que c’est l’idéologie, dans son sens le plus large, qui est clairement l’ennemie de la raison. Il ne s’agit pas seulement de l’idéologie politique ou économique, mais également religieuse, sociale, et historique.

Intrinsèquement, une idéologie est quelque chose en quoi vous croyez car vous y croyez. C’est une ancre morale et intellectuelle, aussi bien qu’une lunette à travers laquelle vous voyez le monde. Je ne prétends pas que toutes les idéologies sont équivalentes. Nous venons à nos idéologies selon différentes voies, certaines plus valides que d’autres. Nous les acquérons souvent par le biais de notre famille, notre société, et notre culture. La génétique pourrait également jouer un rôle. Nous semblons prédisposés à certaines idéologies politiques basées sur les valeurs qui nous parlent le plus. Nous prenons dès lors ces valeurs comme si elles étaient la Vérité.

Il y a même des idéologies auxquelles on arrive via des arguments et des considérations valides. Je considère le consensus scientifique, qui évalue le doute, la logique, l’empirisme et ses propres connaissances, comme une idéologie valide et digne d’intérêt.

Les idéologies sont encore plus pernicieuses lorsqu’elles deviennent une source d’identité. Un challenge à l’idéologie devient alors un challenge à la personne elle-même, à la fibre même de son être. Les idéologies renforcent les pires aspects de notre nature tribale, séparant le monde entre « eux » et « nous », ceux qui ont vu la Vérité, et ceux, mentalement déficients, qui sont condamnés à se vautrer dans l’ignorance et la confusion.

Il y a souvent une dimension morale à l’idéologie. Les idéologies nous font ressentir que nous n’avons pas seulement raison, mais que nous sommes vertueux et qu’en conséquence la justice nous oblige à être intolérants vis-à-vis des crétins qui offensent notre idéologie.

L’idéologie conduit également au raisonnement orienté, à contraindre nos capacités cognitives non pas pour trouver la meilleure réponse, mais pour défendre celle pour laquelle notre cerveau aura l’attrait le plus primitif et émotionnellement chargé. Lorsque les preuves tendent à satisfaire notre idéologie, nous sommes peu enclins à les questionner. Lorsque les preuves challengent notre idéologie, nous sommes très bons pour leur trouver des reproches.

A ce stade de la lecture, vous êtes probablement entrain de hocher la tête en signe d’approbation, en repensant à toutes ces personnes que vous connaissez et qui semblent parfaitement correspondre à la description de l’idéologue typique que je viens de décrire. C’est facile de reconnaitre de telles positions chez les autres. Le véritable challenge est de les reconnaître chez soi. C’est que dans ce cas là, ça ne semble pas être de l’idéologie bien entendu, mais la Vérité.

Le problème c’est l’idéologie, car elle conduit à l’étroitesse d’esprit, au raisonnement orienté, à l’auto-persuasion d’être juste, et à la rectitude politique. Elle tend à réduire l’investigation sceptique et le discours franc.

Quelle est alors l’alternative ? Je pense que la meilleure solution est de considérer chaque question individuellement selon ses propres modalités et mérites. Cela ne signifie pas qu’il faille ignorer les priorités ni les consensus scientifiques et philosophiques. Cela signifie considérer ces questions aussi objectivement que possible. Cela signifie aussi de vous éloigner émotionnellement de toute étiquette qui pourrait valoir identité et servir de filtre à votre pensée.

On ne peut pas totalement éliminer les étiquettes cependant. Elles sont des guides utiles et aident à organiser notre pensée. Les étiquettes peuvent identifier des philosophies et des principes. Par exemple, je peux penser au capitalisme comme un groupe d’idées et de principes économiques. Je pourrais même considérer le capitalisme comme un système économique valide, et meilleur que les alternatives disponibles. Cependant, dès lors que vous franchissez la ligne floue consistant à vous identifier vous-même comme capitaliste (en terme de philosophie), vous êtes motivé à défendre le capitalisme même contre des critiques légitimes, à minorer ses faiblesses, et à voir les preuves et les évènements à travers un filtre supportant le capitalisme.

C’est la raison pour laquelle je ne m’identifie plus à aucun parti politique. Je juge chaque problème politique et candidat selon ses propres mérites.

Comme autre exemple, je pourrais dire que j’accepte le consensus scientifique actuel sur la théorie de l’évolution, plutôt que de me définir comme un « évolutionniste ».

Comme un activiste sceptique, l’idéologie de laquelle il est le plus difficile de me distancier moi-même est le scepticisme scientifique. Je me considère moi-même comme un sceptique, car c’est cela que je pratique. J’accepte la philosophie du scepticisme scientifique autant que j’accepte le consensus sur l’évolution des espèces, car il est supporté par la logique et les preuves. Mais je dois me garder de franchir la ligne floue de l’idéologie.

Cela signifie que j’évalue chaque nouvelle allégation à l’aune des éléments scientifiquement pertinents, de la logique, des preuves, et non pas de la façon dont elle flatte une position particulière préalablement définie comme « sceptique ». Cela signifie reconnaître les arguments valables même s’ils sont en rupture avec une position traditionnellement défendue par les sceptiques.

En fait, j’essaie de traiter le scepticisme scientifique comme une philosophie plutôt que comme une idéologie. La différence peut être subtile, car les deux sont superficiellement des systèmes d’idées et de principes. L’idéologie tend à être un système de croyances complètement verrouillé par le haut. La philosophie devrait plutôt être un système ouvert d’arguments provisoires et toujours enclins à la révision.

Comme une philosophie, le scepticisme scientifique est également anti-idéologique. C’est un système de méthodes plutôt qu’un système de croyances, et ces méthodes incluent le doute, l’auto-critique, et la nature provisoire de toute connaissance. En fait, dans sa plus pure forme, le scepticisme scientifique ne contient aucune croyance, mais seulement l’application de méthodes qui forment une approche de la connaissance. Il ne nécessite même pas forcément le rejet du surnaturel, mais seulement l’adhésion à la méthode naturaliste car la science ne peut pas fonctionner autrement. Le scepticisme scientifique est agnostique envers toutes les croyances particulières.

Là où le langage est trompeur, c’est que la certitude scientifique concernant une conclusion particulière gravit les sommets vers les 99% (sur le fait que la vie évolue par exemple). Ce faisant, l’acceptation des ces probabilités massives conduit dans la vie de tous les jours à ce que sa reconnaissance devienne difficilement discernable d’une forme de « croyance ». C’est très pratique de dire « je crois en l’évolution », pour dire qu’en réalité j’accepte les preuves scientifiques vertigineuses pointant toutes vers la conclusion que la vie évolue, et qu’il n’y a pas d’alternative à cette théorie qui soit viable, et encore moins sérieuse, pour challenger celle de l’évolution. J’accepte cela comme un fait scientifique établi.

Ce n’est pas facile d’être libre de toute idéologie. Il semble que l’esprit humain se moule facilement et confortablement dans le mode idéologique. Le rejet de l’idéologie pour soi-même demande beaucoup d’énergie pour être maintenu. Le moyen d’y arriver est de suivre un processus valide plutôt que des croyances spécifiques, et d’accepter la nature provisoire de toute connaissance humaine.

Bien entendu, si vous pensez que j’ai tort, je suis ouvert aux autres points de vue.