Obsolescence programmée : ce qu’on ne nous dit pas (4500 mots / ~20 min)

Tout le monde vous le dira, nos appareils modernes durent moins longtemps que leurs homologues d’antan. On connaît tous un frigidaire increvable, une Mercedes dont on ne compte plus les kilomètres parcourus, de même qu’on a tous un jour acheté cette “sous-marque” d’électroménager qui a cassé au bout de 3 mois.
Tout le monde – ou presque – le dit, et semble se dégager alors une implacable conclusion : « on » veut que nos appareils se dégradent rapidement pour nous forcer à acheter plus souvent, et donc à « les » enrichir encore d’avantage. Qui sont-« ils », ça ma brave dame, personne n’est d’accord là dessus, mais « on » en veut à notre porte-feuille, c’est certain.

C’est bien joli tout ça, mais en tant que sceptique, ça me fait tiquer, cet argumentum ad populum ; prenons donc un petit temps ensemble pour regarder plus précisément ce qui se cache derrière ce qu’on appelle bien vite « obsolescence programmée ».

 

Obsolescence ou ruine ?

Avant toute chose, il convient d’expliquer deux termes qu’on va employer plus loin … Et ceux qu’on a employé précédemment, en fait.

Obsolescence, par exemple, qu’est ce que c’est ? Plusieurs définitions existent ; le sens premier du terme reste que « est obsolète, tout objet, production intellectuelle ou concept devenu inutile » – ce qui sous-entend qu’il a été utile par le passé. Ici, nous retiendrons un élément qui est le plus souvent sous-entendu par les utilisateurs du terme, à savoir la volonté de nuire au consommateur en le forçant à racheter son produit “plus tôt que nécessaire” – notons dès maintenant la difficulté d’évaluer ce qui est “nécessaire”. Notons qu’en France, selon le législateur, « l’obsolescence programmée se définit par l’ensemble des techniques par lesquelles un metteur sur le marché vise à réduire délibérément la durée de vie d’un produit pour en augmenter le taux de remplacement ».

Aujourd’hui, on range également dans ce terme les défaillances techniques, l’usure ou le non fonctionnement des objets considérés … et c’est un problème.
En effet, il y a amalgame entre obsolescence et ruine : la ruine, c’est la destruction des parties utiles d’un système ou d’une pièce, empêchant la réalisation de la fonction du système ou de la pièce – tout objet fonctionnel finit ruiné à un moment ou un autre, aucun système n’est éternel. Un fabricant doit savoir prédire quand cela adviendra : il serait malvenu qu’une voiture soit ruinée au bout de 100 km, par exemple.

moteur_droneTrain d’engrenage d’un moteur de drone civil :
on voit aisément l’usure des dents du pignon en bronze.

Si une pièce majeure d’un système est ruinée, alors le système devient inopérant, voire définitivement inutilisable. Dans le second cas, on comprend très bien qu’un système parfaitement conçu doit voir tous ses composants ruinés en même temps ; en effet, si un système est rendu définitivement inutilisable par la défaillance d’une seule pièce, alors toutes les autres sont de fait inutilement trop endurantes, et passeront au rebut avec l’ensemble auquel elles appartiennent alors qu’on a payé – le fabricant comme le client – leur plus grande longévité. Dans la réalité, il est cependant difficile de prévoir une ruine uniforme sur tous les composants d’un système.

Suivent deux exemples classiques donnés comme preuves d’une obsolescence programmée, et qui sont en réalité la preuve d’une mauvaise compréhension de la notion de ruine.

Les ampoules à incandescence du cartel Phœbus

Il s’agit du cas le plus connu et également l’un des plus anciens ; dans les années 20, les grands industriels producteurs d’ampoules à incandescence de l’occident s’associent et décident de ne plus fabriquer des ampoules d’une durée de vie moyenne de 2500h, ou plus encore, mais de passer à 1000h.

Bien sûr, avec ce genre d’infos en tête, on ne peut que conclure au complot et à l’obsolescence programmée. Mais il y a en réalité d’autres données à relever. Par exemple, il n’est pas dit que le changement de durée de vie est effectué à performances égales. Quand on s’intéresse aux paramètres physiques qui pilotent la durée de vie et la luminosité, que constate-t-on ? La luminosité et la qualité de la lumière des ampoules à incandescence  sont corrélées positivement à la tension, alors que la durée de vie l’est négativement, et chute plus vite que les deux premiers n’augmentent. Cela signifie qu’en augmentant la durée de vie d’une ampoule et pour une même tension – à peu près 220V chez les particuliers en France -, on fait s’écrouler son rendement, car pour une énergie consommée à peine plus faible, on génère une luminosité bien moindre. Ce qui signifie finalement qu’on consomme bien plus de puissance électrique à luminosité égale, ce qui n’est pas souhaitable. N’oublions pas qu’au bout du compte, on veut diminuer le coût de l’éclairage, pas uniquement celui de la lampe.

Il s’avère ainsi que 1000h correspond à un bon compromis entre toutes les caractéristiques recherchées, que sont la luminosité, la qualité de la lumière (l’étendue du spectre d’émission), la consommation énergétique et la durée de vie. Ainsi, les nouvelles ampoules sont mieux optimisées que les anciennes (On notera au passage dans ce rapport que les 1000h correspondent à un standard de la British Standards Institution) !

Une autre ampoule à incandescence célèbre est l’ampoule centenaire de Livermore, Californie. Elle brille en continu depuis 1901 dans la caserne de pompier de la ville. Cela signifie-t-il qu’on est capable de construire des ampoules qui fonctionnent indéfiniment, et que par extension on se fait arnaquer à chaque fois qu’on change un luminaire chez soi ?

Pas vraiment. Oui, on est capable de construire des ampoules qui fonctionnent très longtemps, mais à quel prix ? L’ampoule de Livermore brille ridiculement peu car la résistance de son filament de carbone a augmenté avec le temps, réduisant sa consommation électrique mais plus encore, ses performances lumineuses comme vu précédemment. Aujourd’hui, elle n’émet qu’un vague reflet orangé de veilleuse qui ne permet pas du tout de dissiper les ténèbres de la caserne, et consomme pour cela 4W, ce qui est déjà trop pour une ampoule qui n’éclaire pas.

Bien sûr, je ne demande à personne de me croire sur parole en ce qui concerne les calculs d’optimisation, aussi je ne peux qu’indiquer ceux, très bien expliqués, disponibles sur le site du Dr. Goulu.

Conclusion : La durée de vie n’est pas le seul critère qui fait d’un produit un bon produit ; les consommateurs recherchent d’autres caractéristiques, et toutes ne sont pas forcément conciliables, ce qui amène les fabricants à proposer des compromis. A nous, consommateurs, de choisir celui qui nous convient le mieux.

Le frigidaire de Tante Thérèse

Qui n’a jamais entendu parler du fameux frigidaire du voisin / d’une tante / de l’ami d’un ami, qui vient juste de cesser définitivement de fonctionner après 30 ou 40 ans de bons et loyaux services … N’est ce pas rageant alors, de constater que les réfrigérateurs fabriqués aujourd’hui ne sont garantis que 2 ans à moins de gonfler la note ?

En réalité, toute l’astuce est dans le fait qu’on connaît tous UN réfrigérateur qui a duré longtemps ; en encore, on est souvent plusieurs à connaître le même. Mais qu’en est-il de tous les autres réfrigérateurs de la même époque ? Où sont-ils passés ? Les extra-terrestres, jaloux de notre technologie, les auraient-ils dérobés afin d ‘assurer le bon déroulement de leurs longs voyages intergalactiques ?

Plus prosaïquement, les autres réfrigérateurs de la même époque ont déjà rendu l’âme, et le fait qu’il en subsiste quelques-uns est tout à fait normal. Pour expliquer cela, faisons un petit détour par la notion de durée de vie nominale.

La durée de vie nominale d’un lot de systèmes, c’est l’âge atteint par 90 % des effectifs, sans présenter de défaillances (consommables non pris en compte). Si on considère cet âge plus une petite durée supplémentaire, on aura plus que 89,99, ou 85, ou 80% des effectifs non défaillants ; si on considère un âge au contraire moins avancé, on aura une proportion de produits en bon état supérieure à 90 %. Cette durée de vie, elle est évaluée par le fabricant via diverses méthodes calculatoires et expérimentales que je ne détaillerai pas ici car ce n’est pas le sujet ; elle permet au fabricant d’évaluer le prix auquel il peut vendre son produit – un rasoir jetable est moins cher qu’un rasoir à changement de lames par exemple.

Un exemple de courbe de survie, dans le cas d’un roulement à billes :

L10

On voit que la durée de vie nominale L10 (90% des effectifs toujours fonctionnels) est très faible (à peu près 1 million de cycles ici) devant la durée de vie L50 à 50% des effectifs toujours fonctionnels (plus de 5 millions de cycles), et que cette dernière est encore plus courte devant la durée de vie L99 à 1% (plus de 20 millions de cycles, soit 10 fois plus que pour L10 !), ce qui est finalement assez logique. Ainsi, on observe ce qu’on appelle un Biais de survie : les produits du passé que l’on observe encore aujourd’hui sont la petite part de produits qui se sont avérés par hasard extrêmement durables, mais ils ne sont pas du tout représentatifs à priori du reste de leur gamme.
Dans cet esprit, il est bon d’aborder le biais de régression à la moyenne : la probabilité d’acheter un réfrigérateur bien plus endurant que le reste de sa gamme, après avoir possédé un vieux frigidaire ayant lui aussi traversé les âges par chance, est très faible – on vient de voir que ces individus sont rares au sein de leur gamme. Cela signifie donc que le nouveau réfrigérateur se ruinera plus rapidement que l’ancien, et ainsi, le biais de confirmation aidant, on est vite tenté de conclure à tort à l’obsolescence programmée. En étendant cette réflexion à tous les objets de notre quotidien, on comprend aisément pourquoi on connait tous un de ces produits qui semblent ne jamais vouloir défaillir, sans que cela signifie en réalité que ces modèles aient été, à l’échelle de toute leur gamme, plus endurants.

De plus, on a le même phénomène qu’avec les ampoules : un vieux réfrigérateur consomme bien plus qu’un réfrigérateur récent, à cause de la dégradation des composants électriques et d’isolation du vieux modèle d’une part, et grâce aux avancées technologiques d’autre part. Cette dernière affirmation nécessite un second détour, vers la conception mécanique cette fois ci.

Concevoir un système mécanique – ou autre, mais disons que la mécanique est assez représentative – c’est s’assurer que le système remplit les fonctions qu’on lui a attribué, pendant une certaine durée comme vu précédemment. Pour cela, il faut établir les efforts, chocs, et contraintes, à la fois mécaniques, chimiques et thermiques subis par chaque pièce et dimensionner cette dernière en conséquence.

Quand on ignore une partie des enjeux pesant sur une pièce, on la surdimensionne à l’aide de coefficients de sécurité, qui permettent d’être sûr qu’on est capable d’assurer le fonctionnement du système même en cas de petit imprévu. Cela dit, on introduit un problème important : une pièce surdimensionnée, c’est plus de volume et donc plus de masse, donc plus d’inertie, donc plus de consommation d’énergie.

Par exemple, il est possible dans certains cas d’obtenir des pièces qui ne sont pas du tout sujettes à la fatigue, c’est-à-dire qu’elles se ruineront jamais, même après un nombre infini de cycles ; de tels éléments sont tellement surdimensionnés et inutiles – un système n’est jamais utile pendant un temps infini – sans compter leur coût, qu’ils ne sont presque jamais employés.

Ainsi, un système datant des années 60 ou 70 peut être éventuellement plus robuste qu’un système moderne grâce au sur-dimensionnement ; cela le rend énormément consommateur d’énergie, tout ça pour un surplus de robustesse qui n’est pas forcément nécessaire – on n’a pas tous la nécessité d’avoir une voiture aussi solide et robuste, et donc consommatrice, qu’un véhicule de transport blindé, par exemple. Les progrès de l’ingénierie réalisés depuis nous permettent de dimensionner les systèmes au plus proche de ce qui est nécessaire, et donc de ne pas trop consommer de matières premières à la fabrication, et d’énergie en fonctionnement.

Tant qu’on parle de technologie : il faut bien voir également qu’on a pas forcément besoin d’un même objet pendant 50 ans, et que les innovations faites entre temps peuvent le rendre inutile et dépassé, nous amenant ainsi à changer nos appareils avant leur déclin. Peut-on dire que beaucoup de consommateurs auraient envie de conduire aujourd’hui un véhicule sans direction assistée, avec des suspensions de 2CV, pas d’ABS, pas d’air-bags, pas de climatisation, sans même parler de lecteur CD compatible mp3 ou bluetooth ou d’ordinateur de bord ? Dans la même veine, on aime se passer des composants cancérogènes / dangereux pour l’environnement quand c’est possible.

Enfin, nous n’en avons pas encore parlé et pourtant il s’agit là d’un paramètre important, le prix des réfrigérateurs n’est pas du tout le même, lorsqu’on le rapporte au budget des ménages, entre maintenant et il y a 40 ans, même rapporté au nombre d’années de bon fonctionnement. (p29 du pdf)

Conclusion : La survie d’un appareil en particulier ne donne aucune information sur les performances de sa gamme ; de plus, il est important d’effectuer les comparaisons « toutes choses égales par ailleurs », car bien souvent on oublie que le rendement des vieux systèmes étaient très mauvais, en tout cas moins bons qu’aujourd’hui. De même il est nécessaire de comparer les coûts de fabrication et les prix de vente avant de s’écrier que « c’était mieux avant ».

Il est également essentiel de remarquer qu’un objet n’a pas besoin de durer éternellement, car par la force des choses il finira par être obsolète technologiquement. Bien sûr ce n’est pas valable dans 100 % des cas, une pince à linge ne subit pas trop durement les évolutions technologiques du moment par exemple – encore qu’on peut gagner sur ses coûts de fabrication entre autres.

De plus, des fabricants audacieux proposent aujourd’hui des produits très durables (d’autres exemples ici et ici), chacun peut donc acheter ce que bon lui semble en choisissant au mieux le compromis qui lui sied.

Ford T et Chevrolet

En 1908, Ford commercialise la Ford T, véhicule de légende produit à la chaîne, dont on a fait le choix de proposer un modèle unique, robuste, facile à entretenir et assez bon marché. En 1915, General Motors, via sa filiale Chevrolet, lance la 490 pour concurrencer Ford, et arrive à réaliser des ventes record en quelques années. Les raisons de ce succès ? On constate que les américains remplaçaient leur Chevrolet par une nouvelle bien plus fréquemment que les clients Ford. Alors quoi, Chevrolet menaçait-il ses clients pour les obliger à consommer sans changer de crèmerie ? Vendait-il des véhicules peu fiables ?

Pas du tout. En fait, Chevrolet s’est « contenté » de miser sur le design des véhicules, en proposant des modèles plus axés sur l’esthétique que Ford, et en proposant une gamme bien plus large. Ce sont donc les consommateurs qui, d’eux-mêmes, ont décidé d’acheter plus souvent une nouvelle voiture, pour toujours avoir la dernière voiture du moment.

Conclusion : Il ne faut pas négliger le fait que l’utilisateur peut lui-même rendre un produit obsolète, par effet de mode ou simplement parce qu’il désire finalement un autre modèle, présentant un compromis de caractéristiques différent. Il est vrai cependant qu’à travers la publicité et/ou une offre large, on peut générer de la demande, et il s’agit là d’un thème qui fera l’objet d’un billet futur.

L’informatique est également concernée

Les logiciels et leurs mises à jour, leurs nouvelles versions, les problèmes de compatibilité … N’est-ce pas un petit peu abusé que je sois incapable de faire fonctionner le dernier Photoshop ou Abaqus sous Windows 98, ou sur ma vieille tour achetée dans les années 90 ? Ne m’obligerait-on pas à acheter un OS plus récent ainsi ?

Encore une fois, pas vraiment. La rétro-compatibilité est une question qui se pose dans à peu près tous les domaines, mais restons sur l’informatique pour en parler, car c’est plus imagé ainsi.

Les technologies hardware, c’est-à-dire du matériel, évoluent très rapidement, permettant des performances software, c’est-à-dire logicielles, toujours plus importantes. Quand on conçoit un logiciel avancé, qui va générer un grand nombre de calculs et requérir un rendu graphique de qualité, on a envie d’exploiter ces possibilités hardware.

Le problème, c’est que les machines plus anciennes ne peuvent de fait pas « comprendre » le logiciel, puisqu’elles n’ont pas les outils pour. Certains éditeurs de logiciels font donc l’effort de produire différentes versions de leur logiciel, pour qu’un maximum d’utilisateurs puisse en profiter ; cela représente beaucoup de temps de travail et de ressources supplémentaires, il est donc logique qu’arrive un moment où il n’est pas rentable d’adapter un logiciel au hardware trop vieux.
Notons que parfois, les circonstances imposent de continuer à employer un matériel très ancien : se pose alors le problème des compétences liées à ce matériel, comme s’en rend actuellement compte la NASA.

De la même manière, les technologies software de pilotage du hardware évoluent, et ainsi, un trop vieux système d’exploitation peut ne plus du tout savoir gérer les dernières nouveautés, et d’une part ne pas exploiter pleinement les capacités du matériel, d’autre part en empêchant de fait la gestion de logiciels récents.

Conclusion : La rétro-compatibilité est une notion centrale et valable dans tous les domaines ; le fabricant / éditeur doit choisir entre investir plus et élargir son public cible, ou se « contenter » des consommateurs qui disposent du matériel adéquat ; dans tous les cas, l’obsolescence n’est pas vraiment programmée mais bien due aux avancées de la technologie ; il paraîtrait par exemple assez absurde de se plaindre de la non compatibilité entre disquettes et lecteurs de périphériques modernes, c’est le même type de problème.

L’imprimante de bureau

Une autre histoire répandue sur internet, c’est l’imprimante Epson qui cesse de fonctionner après 18 000 copies. Pour commencer, il faut savoir que la législation en France impose qu’un tel dispositif soit déclaré à l’acheteur. Sans cela, on est de fait en plein dans l’obsolescence programmée d’après la loi. D’autres dispositifs similaires sont parfois évoqués : des composants électroniques sensibles à la chaleur placés à côté des dissipateurs thermiques, par exemple. Dans ces cas, il convient de s’assurer d’abord qu’il ne s’agit pas de contraintes techniques qui imposent de tels dispositifs : ainsi, de gros condensateurs sont employés dans les structures de redressement de tension, structures contenant également des diodes qui voient passer un courant important, et donc dégagent de la chaleur qu’on évacue avec un dissipateur thermique. Il n’y a donc pas d’autre choix dans ce cas, que de placer le condensateur non loin.

Mais revenons donc à l’imprimante Epson et prêtons nous un instant à un petit calcul : 18 000 copies .. C’est tout de même 1000 copies par an pendant 18 ans ! Qui a besoin d’une imprimante pendant 18 ans, et surtout de réaliser 1000 copies par an, chez lui ? Je pense ne pas trop me tromper en disant que peu de citoyens lambda se prêtent à ce genre d’activité.

Il est à noter également qu’il est étrange d’installer un tel dispositif : le fabricant joue sa réputation avec de telles manœuvres, il ne s’agit donc pas d’une opération anodine et facilement généralisable ; si votre imprimante vous lâche trop tôt à votre goût, vous changerez de marque, et Epson l’aura dans l’os. De plus, les fabricants d’imprimante dégagent leur marge sur les cartouches d’encre, qui sont souvent plus chères que l’imprimante elle-même ; il n’y a donc pas vraiment de raison de forcer le consommateur à acheter un produit qui ne permet pas de générer une marge importante, quand parallèlement, il est poussé par la force des choses à consommer des cartouches d’encre qui génèrent beaucoup de marge.

imprimante epson

Enfin, Epson aurait déclaré :
Nous démentons cette information. Tout est question de présentation. Au sein de notre machine, nous avons un composant, une Eprom, qui évalue le bon fonctionnement et l’état du tampon encreur. L’idée selon laquelle l’imprimante ne peut faire que 18 000 impressions est fausse. Le message d’erreur apparaît seulement lorsque le tampon encreur est saturé et qu’il faut le changer.

Il est donc de bon ton de ne pas confondre l’usure anormale et prématurée d’une pièce, avec un consommable. Késako ?

Un consommable, c’est une pièce qui est destinée à s’user rapidement en cumulant les sources d’usure d’un système, afin de préserver ce dernier ; par définition, un consommable est facile à changer et peu coûteux. C’est donc tout le contraire d’un vecteur d’obsolescence, puisque cela permet d’employer le système plus longtemps, en se contentant de remplacer un élément de temps en temps à bas coût le plus souvent.

Conclusion : Avec le choix de solutions techniques fragiles telles que l’emploi généralisé de l’électronique, pourrait venir la tentation de précipiter la casse d’un système malgré le bon fonctionnement de 99 % de ce dernier ; vu les conséquences qu’une telle pratique pourraient avoir à moyen terme sur les ventes une fois le public informé, il ne paraît pas évident que cette pratique soit avantageuse économiquement pour les raisons déjà évoquées de coûts des pièces “gâchées” car encore fonctionnelles.

Je n’entends pas ici prétendre qu’Epson est forcément honnête dans sa déclaration ; cependant, il est loin d’être évident qu’on ait là un cas d’obsolescence programmée.

Le cas des produits Apple et Nespresso

Notons dans un premier temps que je n’ai aucune rancœur envers ces deux marques en particulier ; elles ne sont pas les seules à pratiquer ce dont je vais parler, mais ce sont les exemples qui parleront au plus de lecteurs.

Nous avons plus ou moins tous déjà vu un produit Apple ou Nespresso. Ils ont une caractéristique en commun : ils sont difficilement démontables par l’utilisateur lambda, car fermés dans leur carter par des vis nécessitant des outils spécifiques, ou même tout simplement thermocollés et non conçus pour être ouverts.

Empêcher toute réparation ou intervention de l’utilisateur peut être justifié sur certains produits : si ce dernier présente un danger chimique par exemple. Cela peut être également une manière de réduire les coûts de fabrications, surtout quand on veut obtenir un produit le plus compact possible. Cela dit, le résultat est le même : l’utilisateur est souvent incapable de réparer son appareil lui-même, et doit soit faire appel au service technique du fabricant, soit se résigner à racheter un nouveau produit lorsque même le fabricant ne sait pas réparer à bas coût l’appareil.

Ces enjeux sont d’ailleurs reportés dans différents domaines : doit-on privilégier la miniaturisation et la compacité, ou la réparabilité ?

Encore une fois, ce sont les attentes du public qui apportent la réponse. Si on préfère acheter un iPod plutôt qu’un Ghetto Blaster, il y a peu de raisons que les industriels continuent malgré tout de produire des quantités improbables de ce dernier, alors que les premiers se vendent comme des petits pains.

Notons qu’à l’inverse, la pratique de Nespresso pour empêcher toute réparation de son matériel soi-même n’est justifiée par aucune contrainte technique ; en achetant le produit, on accepte de ne pas pouvoir assurer toute la maintenance qui pourrait être nécessaire. Cette pratique est de fait hautement critiquable et n’est pas le fait de Nespresso uniquement – Apple et HP sont par exemple concernés.

Une autre observation est l’incompatibilité du matériel périphérique et des accessoires, d’une version à l’autre de l’iPhone ou des iPods. En effet, impossible de recharger par exemple un iPhone 5 avec un chargeur d’iPhone 4 ou de n’importe quelle autre marque de téléphones. Le progrès des technologies contenues dans l’iPhone 5 justifie-t-il cela, ou s’agit-t-il d’une stratégie pour vendre plus d’accessoires ? C’est encore une fois au consommateur de répondre à cela : au bout du compte rien ne l’oblige à acquérir l’iPhone 5 alors que la non rétro-compatibilité est de notoriété publique ; notons que parallèlement à cette pratique, les autres constructeurs ont opté pour une connectique universelle, bien plus avantageuse pour le client.

En ce qui concerne l’iOS, des rumeurs parlent de sabotage en indiquant que ces mises à jour du système d’exploitation rendent ce dernier moins performant sur les plus vieux appareils.

On retombe donc sur les problèmes de rétro-compatibilité déjà évoqués, et c’est l’occasion de préciser un point quant aux performances attendues par l’utilisateur.

En effet, ce dernier les évalue avec toute sa subjectivité ; ainsi, quand on voit les occurrences de « iphone slow » juste après la sortie du modèle suivant, il est difficile de dire s’il s’agit d’une opération très risquée menée par Apple ou si ce c’est la manifestation de biais plus communs chez les utilisateurs d’iPhones. La courbe du Galaxy permet d’autant plus de remettre en cause la thèse de la stratégie machiavélique, car je me permets de douter de la volonté de Samsung de saborder ses ventes en réduisant la qualité de ses produits au point où ses clients s’en rendent massivement compte.

Conclusion : Ces exemples sont une sorte de synthèse des précédents, ils contiennent tous les enjeux déjà évoqués, productiques comme commerciaux et humains. C’est l’occasion de bien voir qu’il est facile d’appeler à l’obsolescence programmée pour tout et rien, et donc qu’il est important de fixer une définition et de s’y tenir.
C’est également l’occasion d’insister encore sur la faiblesse de l’observation individuelle d’un phénomène, et l’importance de se rapporter à un traitement statistique de la réalité pour s’assurer qu’on n’en étudie pas une version altérée par notre subjectivité.

obsolescence

 

L’objectif de ce billet était de dresser une première esquisse des enjeux cachés derrière le concept d’obsolescence programmée, objectivement et en couvrant un maximum de cas différents et connus du public. Bien entendu, je n’entends pas ici démontrer que l’obsolescence programmée n’existe pas ; cela dit, il me semble important de ne pas se sentir obligé de la voir partout.

J’ai volontairement repris certains exemples donnés dans un célèbre documentaire Arte à ce propos, que je trouve objectivement désolant, d’autant plus que c’est l’argent du contribuable qui le finance, au mépris des objectifs de France Télévision ; une critique en est faite sur ce blog d’économie. (En ce qui concerne la qualité des diffusions Arte, un autre exemple sur un sujet tout à fait différent est analysé à des fins pédagogiques ici)

J’assume avoir fait l’impasse sur l’impact de la publicité sur les consommations, car ce n’est pas le sujet ici ; parce que non, nous ne sommes pas a priori totalement libres dans nos choix de consommation car la publicité a des effets, qu’on le souhaite ou non, sur notre cognition.

De plus, je n’ai pas traité des conséquences des modèles de production présentés ; il est vrai que l’usage massif d’électronique, de consommables et d’appareils à courte durée de vie – quelle qu’en soit la raison, productique, commerciale ou purement subjective – est très dommageable pour l’environnement. Effectivement, la production de toujours plus de biens par personne est générateur de beaucoup de gaz à effet de serre, avec les conséquences que ça a sur le climat, d’après ce que nous dit le consensus scientifique, sans parler des problèmes de gestion des déchets qui s’en suivent.

Heureusement des solutions existent, à l’échelle individuelle, pour ceux désirant œuvrer à éviter les conséquences désagréables ci-dessus. Il est possible par exemple de réparer de plus en plus d’appareils dans les fab lab, qui permettent même de fabriquer les pièces abîmées ; de même les forums de Do It Yourself se multiplient et gagnent en notoriété. Enfin, il est bon de noter l’apparition de biens destinés à la réparation / fabrication maison, tels que le sugru ou les mille et une sortes d’imprimantes 3D qui existent déjà, à différents budgets.

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7 commentaires sur “Obsolescence programmée : ce qu’on ne nous dit pas (4500 mots / ~20 min)

  1. Plusieurs fois vous accusez chaque consommateur individuellement, mais vous abordez très mollement les responsabilités des industriels et des institutionnels, et surtout vous n’abordez quasiment pas (sauf avec des clubs de bidouille?) les moyens d’agir en collectivité dans des rapports de force et d’influence contre un phénomène participant de la destruction de notre milieu et de la maltraitance d’un partie de nos congénères. Vous semblez défendre un certain statu quo sociétal finalement. La somme disparate des individus isolés va rester bien vulnérable (déjà vu). Je ne ferai pas ici de pub pour un quelconque parti politicard opportuniste. A mon humble avis, tout reste à faire…
    Cette « technologie » comme force des temps que vous admirez tant est-elle quelque chose dont on peut discuter vraiment de manière citoyenne (pas seulement technique, donc) ou est-ce un donné immanent, obligatoirement admirable, dont la marche forcée ne se maîtrise pas?
    Ceux qui naissent en ce moment même ou dans quelques petites années (pas des siècles, game over) risquent d’apporter sous forte contrainte une réponse allant radicalement à l’encontre du développement de ce mythe quelque peu envahissant, vu là où il nous a mené. Vous ne pensez pas?

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  2. Bonjour Phimbac,

    Tout d’abord merci pour l’intérêt porté à ce billet 🙂

    Je crois – j’espère – avoir été clair sur mes intentions en tant qu’auteur, au début comme à la fin du billet : j’entends ici décrire plusieurs phénomènes souvent confondus avec des manifestations d’obsolescence programmée, et revenir sur des exemples fréquemment cités à tort.

    Je ne défends rien sinon l’attitude sceptique qu’il convient d’avoir envers toute affirmation extraordinaire, et je n’ai rien à vendre surtout.

    Aussi je pense qu’il est nécessaire que vous développiez les points que vous abordez et qui se résument pour l’instant à des procès d’intention, à savoir mon « admiration » pour le progrès technique en marche forcée ou encore le statu quo que je chercherais à maintenir.

    Maintenant, en ce qui concerne le caractère envahissant du mythe de l’obsolescence programmée généralisée, je ne peux que vous rejoindre, c’est ce constat qui a motivé la rédaction du billet supra.

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  3. Je suis allé vite. Et comme vous êtes courtois, je vous confie que j’ai trouvé ce docu très imparfait également, et certains des points que vous soulevez ont une pertinence que je soutiens. Mais c’est l’incomplétude de votre analyse et votre propension à renvoyer chacun devant sa mauvaise conscience que je considère comme désobligeant. Jetez un regard autour de vous : rien qui ne sente un peu l’entente entre oligarques ou le cartel? Vraiment? Qu’attendre? Une thèse officielle du gouvernement pour le reconnaitre? Et dans votre expérience des objets qui vous entourent, avez-vous réellement toujours fait les choix que vous vouliez, que vous n’imputeriez qu’à vous mêmes?
    Le mythe: non, je parlais du mythe de la technologie comme force du temps, comme indiscutable acteur « neutre » devant façonner et vite modifier (« améliorer » parait-il) les humains, baignant par définition dans « l’obscurantisme ».
    Et avec « vu ou il nous a menés », je veux dire qu’on peut toujours ne présenter que les côtés sensas d’une nouvelle bidouille, mais hélas, maintenant « la science » constituée reconnaît elle-même qu’on a bien déconné. Avec nos vies, avec notre environnement. Qu’il va falloir dare-dare faire des choix : soit, pour gérer l’entropie… augmenter l’entropie (scénario le mur), soit opérer une sélection sévère des nouveautés du marché technologique afin d’en faire émerger, grâce à une méthodologie saine du débat, l’intérêt commun humain ET environnemental (scénario incertain, toute volonté constructive est bienvenue).

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    • J’entends parfaitement qu’il puisse paraître désobligeant de se voir dire par exemple « si les produits fabriqués aujourd’hui durent peu de temps, c’est avant tout parce qu’on les désire ainsi » ; cela n’empêche que le propos reste vrai. J’en veux pour preuve le fait qu’on ait pas tous dans nos poches un Fairphone et dans notre parc électroménager, des produits Bauknecht ou Miele. Je ne crois pas avoir reporté sur nous, consommateurs aguerris, plus de responsabilités que nous n’en avons en réalité.

      En ce qui concerne l’incomplétude du billet, comme précédemment rappelé je me suis attaqué ici à l’idée d’une obsolescence programmée généralisée ; je serais bien en mal de montrer qu’en plus de ne pas être généralisée, elle n’existe pas du tout, car pour cela il faudrait prouver que chaque choix technologique, technique et conceptuel est justifié. Finalement, je ne peux pas plus montrer l’inexistence de l’obsolescence programmée, que celle du Père Noël – et dans un cas comme dans l’autre, je me contente donc de dire que les preuves de leur existence sont bien souvent sujettes à caution.

      De fait, si vous connaissez des cas avérés « [d’]entente entre oligarques ou [de] cartel » n’hésitez pas à les indiquer avec références, afin de mettre un peu d’eau dans mon vin.

      Enfin, je ne crois pas avoir à un seul moment, où que ce soit sur ce blog ou d’autres, parlé de technologie comme force du temps ou que sais-je. Par contre, la neutralité de la connaissance scientifique, et du progrès par extension, est effectivement l’un de mes propos : il ne faut pas confondre une connaissance ou une technique, qui en elle-même n’est ni bonne ni mauvaise, et ce que l’on en fait ensuite. La science du climat par exemple nous permet d’évaluer que l’on a très mal employé certaines techniques ces dernières décennies, pas que ces techniques sont intrinsèquement mauvaises.

      Toute technique, en tant qu’activité réelle, a un rendement inférieur à un, tout objet fonctionnel a une vie finie, tous les moyens actuels de production d’électricité génèrent des déchets – une éolienne, un panneau solaire, ce n’est pas 100% recyclable, et ce n’est pas fabriqué sans émettre de CO2. Ce n’est pas un argument contre « la technique », c’est un argument pour un emploi intelligent de la technique.

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      • Avec vous, décidément, l’industriel et le technocrate s’en sortent toujours extrêmement bien…
        Pour nourrir votre réflexion, ou peut-être plus probablement celle de lecteurs tombés ici, ce petit lien sur ce que des législateurs ont perçu comme réalités quotidiennes de l’obsolescence programmée http://www.sudouest.fr/2015/07/24/l-obsolescence-programmee-symbole-du-gaspillage-est-desormais-punie-par-la-loi-2076976-4697.php

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      • J’ai du mal à saisir pourquoi « l’industriel et le technocrate » devraient particulièrement « mal s’en sortir » à vrai dire ; je ne me pose pas la question ainsi, je me demande plutôt « comment présenter des faits à mes lecteurs ».

        Cela dit, je vois que nous tombons d’accord : en France, le législateur a considéré qu’il était nécessaire de légiférer contre l’obsolescence programmée, comme indiqué à deux reprises dans le billet supra via des liens directs vers le texte en question.
        De là, on ne peut pas déduire grand chose ; les exemples pris par votre article de Sudouest – donnés par le CEC et aucunement liés au texte de loi, notons le – sont traités dans le présent billet, où il est expliqué en quoi ils ne sont pas nécessairement symptomatiques d’une volonté de nuire au consommateur.

        Le procès d’intention est un fléau qui ne sévit pas que dans les zones de commentaire de blogs, on dirait 🙂

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      • Bonjour,

        «De fait, si vous connaissez des cas avérés « [d’]entente entre oligarques ou [de] cartel » n’hésitez pas à les indiquer avec références, afin de mettre un peu d’eau dans mon vin.»

        De mon père ayant travaillé un court temps en tant que commercial pour une société de photocopieurs, je vous suggère de faire un tour vers ces engins, car pour en avoir parlé plusieurs fois avec lui, il semble disposer d’évidences assez tangibles sur le fait que ces sociétés créent une obsolescence, et s’entendent par la suite pour les remplacer (chacune remplaçant l’ancienne machine du concurrent par la sienne, la stocke, et l’échange enfin contre les siennes récupérées par le concurrent).

        Excellent article btw

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