[Trad] Changement climatique : encore une étude surinterprétée

Ce billet a été posté par Steven Novella sur le blog Neurologicablog le 21 septembre 2017.

Quoi qu’il arrive, c’est la preuve de la conspiration. Du moins du point de vue d’un conspirationniste.

Mais revenons un peu en arrière. Nous sommes en train de parler de scientifiques qui essaient de comprendre le changement climatique, et plus particulièrement les effets du carbone relâché dans l’atmosphère. Comme on pourra s’en douter, cette question complexe recouvre plusieurs niveaux d’analyse.

Le premier de ces niveaux est plutôt basique : les rayons solaires atteignent la Terre, qui en réfléchit une partie dans l’espace sous forme d’infrarouges. Le CO2 (dioxyde de carbone) présent dans l’atmosphère, réfléchit certains de ces infrarouges vers la Terre, emprisonnant ainsi une partie de la chaleur dans l’atmosphère terrestre. Ce phénomène est communément connu comme l’effet de serre, et le CO2 comme un gaz à effet de serre. En somme, plus il y a de CO2 dans l’atmosphère, plus grand sera l’effet, et plus chaude sera la planète en moyenne.

Plus subtil maintenant. En effet, il est très difficile de prédire avec exactitude l’amplitude réelle qu’aura le réchauffement en fonction de l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère. Pour répondre à cette question, les climatologues développent des modèles climatiques complexes qui doivent considérer toutes les variables naturelles susceptibles d’affecter le climat. Ils peuvent alors comparer les prédictions obtenues par ces modèles avec ce qui s’est produit par le passé, ou ce qui est en train de se produire, et ainsi les ajuster.

Les résultats obtenus ne sont pas très précis en terme de prédictions, mais il est possible d’en dégager une fourchette dans laquelle devrait se situer le changement attendu. C’est là quelque chose de très banal pour toute science reposant sur des systèmes complexes. Vous pouvez voir sur la figure suivante les différents modèles utilisés par le GIEC et la fourchette des résultats possibles pour chacun d’eux. Ces différents modèles prédisent tous le réchauffement et donnent leur moyenne d’amplitude la plus probable.

Une étude récente s’intéresse justement à ce point précis. Celle-ci a reçu beaucoup d’attention en raison du fait qu’elle semble renforcer les prédictions ayant la plus faible amplitude, c’est à dire celles prévoyant le plus faible réchauffement. Les auteurs de cet article scientifique publié dans Nature Geoscience, ont effectivement regardé les températures globales récentes et ajusté les modèles en fonction de ces données. Les résultats obtenus par leurs modèles réajustés ont ainsi donné des valeurs moyennes plus basses que celles estimées par le GIEC.

Ils ont aussi calculé la quantité de CO2 que le monde peut encore émettre avant que nous franchissions la barre des 1,5°C d’augmentation par rapport à l’époque pré-industrielle. Ce seuil a été choisi car c’était l’objectif fixé par les accords de Paris comme le palier à ne pas dépasser afin d’éviter les conséquences les plus dommageables du changement climatique. Avec leurs nouveaux modèles, les scientifiques ont ainsi trouvé qu’il serait possible d’émettre trois fois plus de CO2 avant d’atteindre ce seuil limite que ce qui était précédemment envisagé. Cela rendrait les objectifs des accords de Paris toujours très compliqués à atteindre, mais pas impossibles (certains pensent néanmoins que les objectifs sont impossibles à tenir selon d’autres modèles climatiques).

Cependant, ces résultats ont été passés au crible de l’analyse par d’autres experts. Les critiques mettent ainsi en avant que les auteurs de cette étude ont utilisé une période particulière pour leur analyse, à savoir le tournant du XXIe siècle, qui a été caractérisé par un tassement du réchauffement global en raison d’autres tendances climatiques qui ne sont pas d’origine anthropique. Ces tendances ont alors noyé le signal du réchauffement lié au relâchement de CO2 atmosphérique par les activités humaines. Par ailleurs, une plus grande quantité de carbone était alors stockée dans le sol et dans les océans, camouflant là encore l’effet du relâchement de CO2 atmosphérique. Néanmoins ce carbone stocké est maintenant intégré au cycle du carbone et aura un effet à long terme sur le climat.

En clair, ces critiques affirment que le nouveau modèle est extrêmement biaisé par les phénomènes que nous venons de décrire, car repose sur des données extraites d’une période inhabituelle, et de fait, sous-estime l’amplitude du réchauffement réel.

Les auteurs de l’étude en question affirment en réponse que ces phénomènes sont effectivement pris en compte dans leur modèle, et qu’ils ne jouent en fait que pour une part marginale dans leurs résultats.

Je n’ai aucune idée de qui a raison. Les experts du domaine vont devoir discuter plus en détail de ces résultats, ce qui passera probablement par d’autres études et réplications afin d’arriver à un consensus sur ce point précis. Mais ce que vous devriez garder en mémoire, c’est que ce débat ne porte pas sur la question de savoir si il y a un réchauffement globale d’origine anthropique ou non, mais à propos de son amplitude. À ce propos, tous les climatologues impliqués s’accordent sur le fait que ce réchauffement sera significatif et dommageable.

Mais bien entendu, un tel débat est une mine d’or pour les dénialistes. C’est là effectivement matière à mettre en branle leur tactique fondamentale, à savoir l’interprétation de désaccords entre scientifiques sur des détails comme des doutes fondés à propos de points d’accord plus fondamentaux. On retrouve cette stratégie dans tous les domaines de dénialisme scientifique : quel animal a évolué depuis quel autre ? S’il y a un désaccord parmi les paléontologues sur telle ou telle branche de l’évolution, c’est peut être bien que la théorie de l’évolution est fausse dans son entièreté. Est-ce qu’il y a eu 5 ou 6 millions de juifs tués durant la Shoa ? S’il y a des doutes, c’est peut être bien que l’Holocauste n’a simplement jamais eu lieu. Est-ce qu’il y aura 1,5 ou 2°C de réchauffement climatique global d’ici la fin du siècle ? S’il y a un doute, c’est peut être bien que le réchauffement climatique anthropique n’existe pas…

Roy Spencer, l’un des rares climatologues connus à être clairement climato-sceptique, a réagi à cette publication :

« Je suspecte cette publication d’avoir été mûrie depuis des années lors de discussions enfumées par les vapeurs de cigarettes électroniques dans les alcôves des dirigeants de l’Empire, afin de savoir comment devraient être manipulées les disparités entre les prédictions données par les modèles et les observations. Cette nouvelle étude qui en résulte est une partie de ce grand plan prémédité par son auteur choc, Paul Ehrlich, des décennies auparavant. Je crois que la nouvelle histoire en train de prendre forme est celle-ci : ‘oui, nous avions tort, mais uniquement à propos du timing du désastre du réchauffement climatique global à venir. Il va arriver… mais maintenant nous avons du temps pour résoudre le problème, avant qu’il ne soit vraiment, vraiment trop tard’. »

Spencer pense que « l’Empire » du changement climatique s’inquiète de ce que les gens pourraient croire qu’il n’y a pas de point critique en dessous du quel nous pourrions tenter de l’éviter, car il serait en fait déjà trop tard. Dès lors, les agents de désinformation impériaux ont décidé en secret d’aplanir les prédictions de sorte qu’il soit tout juste possible d’éviter les conséquences les plus néfastes du changement climatique si nous agissons dès maintenant.

Si vous aviez des doutes sur le fait que Spencer n’est autre qu’un illuminé et non un climatologue sérieux dès lors qu’il s’agit d’émettre des objections raisonnables sur le consensus, cet article devrait les dissiper.

C’est là en effet un excellent exemple de la façon dont les histoires conspirationnistes fonctionnent. Quoi qu’il arrive, même si c’est le cours parfaitement normal du débat scientifique, c’est bien la preuve d’une grande conspiration.

J’espère évidemment que ces nouvelles prédictions revues à la baisse sont plus proches de la réalité, mais nous devrons de toute façon faire avec ce que l’on a. Au final, les modèles climatiques gardent certaines incertitudes. Mais il y a toujours des incertitudes, et je ne pense pas que quiconque parmi les scientifiques, prétende le contraire. Les marges d’erreur ont toujours été présentes, même dans le dernier rapport du GIEC qui donnent des probabilités de 95 % pour ses prédictions, soit 1 chance sur 20 de se tromper.

Nous devons souvent prendre des décisions avec des informations imparfaites, ce qui signifie que nous devons jouer sur les prédictions moyennes. Étant donnés l’amplitude des prédictions et les niveaux de consensus, il semble raisonnable de baser les décisions politiques sur une moyenne des différentes modélisations, comme un proxy relativement proche de la réalité vers laquelle nous nous dirigeons. Par ailleurs, comme nous sommes nombreux à l’avoir déjà mentionné, il y a quantité de changements gagnant-gagnant auxquels nous pouvons facilement consentir pour essayer de mitiger l’effet du relâchement de CO2 anthropique sans faire aucun sacrifice réel. En fait, ce sont de bonnes idées même si vous ne croyez pas au réchauffement climatique.

Remplacez vos ampoules à incandescence par des LED : vous économiserez du temps et de l’argent. Pour beaucoup de personnes, s’équiper en panneaux solaires réduira également les factures d’électricités. Les nations doivent revoir leurs sources d’énergie quoi qu’il en soit, alors autant commencer tout de suite. Par ailleurs, réduire la pollution évitera des milliards de dollars de dépense en santé publique.

Aller vers plus d’énergie renouvelable n’est pas extrêmement compliqué. C’est gagnant-gagnant, ce n’est pas un sacrifice du tout, juste un bon investissement. Et si jamais on évite les pires effets du réchauffement climatique en même temps, ce sera la cerise sur le gâteau.

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3 commentaires sur “[Trad] Changement climatique : encore une étude surinterprétée

  1. « Pour beaucoup de personnes, s’équiper en panneaux solaires réduira également les factures d’électricités », c’est correct, mais une aubaine fiscale n’a pas grand chose à voir avec l’environnement.

    Dans des pays comme la France, la Suisse ou encore la Suède qui ont un très bon mix Nucléaire/Hydro, ajouter des sources d’énergie intermittentes ne peut que se faire au détriment du bilan carbone.
    Pour ceux qui ne comprennent pas cette évidence: plus de renouvelable implique plus de turbines à gaz pour gérer l’intermittence ce qui signifie à la fin plus de CO2 pour une même quantité d’énergie produite. On peut ajouter dans le cas du solaire PV un EROEI très mauvais comparé à l’hydro et au nucléaire.

    Aimé par 1 personne

  2. Je ne sais pas comment au juste le GIEC a construit son intervalle de confiance au seuil 5% (« dernier rapport du GIEC … probabilités de 95 % pour ses prédictions »), mais le choix de ce seuil, même s’il est un grand classique dans la littérature scientifique, fait la part belle, en calant le seuil à un niveau faible, à l’erreur de première espèce (conclure qu’il y a un effet alors qu’il n’y en a pas), ce qui amoindrit la puissance du test (probabilité de conclure qu’il y a un effet quand il y en a effectivement un). Or les coûts associés aux deux « conclusions » ne sont probablement pas du même ordre de grandeur – à condition toutefois de considérer que les coûts d’adaptation de l’industrie ne sont pas intrinsèquement supérieurs à ceux que la société civile aura à supporter en cas d’erreur. En clair, peut-être faudrait-il raisonner le choix du seuil, donc de l’étendue de l’intervalle de confiance, en fonction des coûts associés aux deux erreurs, et il est raisonnable d’anticiper que si on le faisait, la borne inférieure du réchauffement climatique prédit serait plus élevée.
    La communauté scientifique bruisse actuellement d’un débat sur la P-value (seuil): faut-il la diminuer pour être sûr de détecter un vrai effet, ou faut-il la raisonner en fonction des coûts/risques associés aux décisions ? Voilà un cas de figure qui en illustre les enjeux.

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    • Les niveaux de confiance (confidence level) du GIEC ne sont pas>/em> la P-value d’une étude spécifique mais le résultat des modèles employés. Il se trouve que le le GIEC fournit des niveaux de confiance bien différents en fonction de l’affirmation.
      En ce qui concerne le risque, le GIEC fournit de tels facteurs pour réaliser une analyse d’impact mais attention c’est le travail du Groupe 2 dont les modèles sont plus incertains, à ne pas confondre avec le Groupe 1 qui lui présente l’état de la connaissance scientifique. Avec le Groupe 2, les niveaux de confiance diminuent significativement mais ce sont ceux là qui sont normalement pris en compte par les politiques (et le sont déjà par les ré-assureurs) dans leur analyse de risque. Par exemple (je cite de mémoire) l’augmentation de l’intensité des cyclones est donné avec un niveau de confiance de l’ordre de 70% mais il n’empêche que les modèles pour produire ce chiffre sont basés sur des études utilisant une P-value de .05.

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