Docteur Chimique et Mister Synthèse : ce qui est « naturel » est-il « bon » ?


~1500 mots / ~3 mins [difficulté : facile]

Parmi les non-sens scientifiques les plus communément colportés dans les médias, les réseaux et autres conversations courantes, se trouve l’allégation selon laquelle les « produits chimiques » seraient moins bons que les produits dits « naturels ».

De manière toute aussi systématique, faire remarquer l’inanité d’une telle posture entraîne souvent le shift de l’argument vers sa forme « naturel vs. synthétique ». Cette seconde posture est tout aussi bancale. Il est fort probable qu’à l’évocation de cet état de fait, certains défenseurs de cette idée shiftent à nouveau vers la posture « naturel vs. fait par des humains ». Comme vous le devinez aisément, ce critère de démarcation pour déterminer ce qui serait « bon » ou « mauvais », a fortiori pour déterminer que ce qui est « naturel » serait toujours bon par opposition à ce qui ne le serait pas (que ça soit défini comme « chimique », « synthétique », ou « créé par les humains »), n’a aucune pertinence dans aucune de ces configurations.

Chimique vs. naturel

Pour déterminer que quelque chose est meilleur qu’autre chose, notamment plus sain pour la santé, beaucoup de personnes utilisent cette opposition : si c’est naturel, c’est mieux que si c’est chimique.

C’est probablement l’erreur la plus fondamentale, car elle exclut la connaissance la plus élémentaire quant à la nature de ce qui nous entoure : tout est chimique. La matière est constituée d’atomes, associés en molécules et interagissant les unes avec les autres. Vous êtes entièrement chimique, votre ADN est chimique, le processus par lequel vous respirez est chimique, les processus par lesquels vous ressentez de la douleur, de la joie, de l’amour sont chimiques. Ce pain acheté en grande surface est chimique, cette tomate cueillie dans votre jardin est chimique. Votre animal domestique, votre enfant, vos parents avant vous sont tous chimiques.

 

Neurons big1.jpg
Synapse chimique entre deux neurones.

En somme, cette distinction ne nous dit absolument rien de l’innocuité relative des produits comparés. On la retrouve pourtant largement diffusée, notamment en provenance des chantres états-uniens de la santé alternative et autres SCAM alimentaires.

Synthétique vs. naturel

Il est souvent allégué que les personnes qui font cette discrimination « naturel vs. chimique » le font en réalité en ayant en tête la distinction « synthétique vs. naturel ». Si nous évacuons d’emblée que cette interprétation charitable n’en constitue pas moins un déplacement des goals, cela ne sauve en rien l’argument, et repose sur les mêmes erreurs fondamentales. En réalité, deux molécules d’eau par exemple, quel que soit leur mode de synthèse, sont jusqu’à preuve du contraire tout à fait identiques. Il existe des tas de moyens de produire des molécules d’eau. A la fin de ce processus, rien ne permet de discriminer lequel de ces processus a produit ces molécules. En effet, quel que soit leur mode de production, ces molécules sont toujours constituées des mêmes atomes, à savoir deux atomes d’hydrogènes et un atome d’oxygène, et ces molécules ont les mêmes propriétés chimiques dans tous les cas. Divers processus peuvent créer des isomères, c’est à dire des molécules ayant la même composition en termes d’atomes, mais des propriétés différentes. C’est le cas des molécules chirales. On a découvert dans les années 70 que certains processus de synthèse artificiels (pour des médicaments par exemple), produisaient une surabondance de ces molécules, et que celles-ci, contrairement à leur contrepartie trouvée dans la nature, pouvaient avoir des effets nocifs insoupçonnés. Mais là encore, ce critère est peu pertinent pour distinguer ce qui serait intrinsèquement bon ou nocif sur la base de ce qui serait synthétique ou naturel, entendu que l’isomérie ne concerne pas spécifiquement les molécules de synthèse. Différentes formes de ces molécules sont par exemples responsables des arômes de différents fruits et légumes (la carvone par exemple, dont les différentes formes sont responsables des arômes de l’aneth et de la menthe verte).

Water molecule 3D.svg
Une molécule d’eau.

 

In fine, cette posture ignore toujours les fondamentaux et ne nous dit toujours rien de l’innocuité relative des produits ainsi comparés.

Créé par les humains vs. naturel

C’est probablement le dernier déplacement des goals possible dans cette fuite en avant vers la sauvegarde de l’assertion « ce qui est naturel est meilleur que ce qui est chimique ». On a peu à peu évacué l’aspect chimie pour se focaliser sur le simple appel à la nature.

Cette assertion tombe dans les mêmes écueils que vus précédemment, mais place de surcroît les humains en dehors de la nature. C’est un thème redondant de l’appel à la nature, mais il est bon de rappeler que les humains arpentent cette planète depuis quelques dizaines de milliers d’années et ont depuis bien longtemps provoqué des modifications invalidant d’emblée l’assertion selon laquelle la nature qui nous entoure serait vierge et immaculée, ne serait-ce qu’au niveau des espèces cultivées dont les changement morphologiques parlent souvent d’eux mêmes (voir l’exemple du maïs dans ce billet).

Il est vrai que certaines modifications engendrées par les activités humaines peuvent s’avérer à la fois très rapides à l’échelle des temps géologiques, et très nocives pour la santé des individus ou pour l’environnement. Mais là encore, ces caractéristiques ne fournissent aucun critère de démarcation pertinent pour ce type d’argumentaire. En effet, pléthores de phénomènes biotiques ou abiotiques non causés par les humains peuvent être à la fois extrêmement rapides, massifs, et destructeurs : une épidémie saisonnière qui décime une population, une pandémie qui menace une espèce d’extinction, une éruption volcanique qui modifie drastiquement un écosystème et pollue l’environnement pour les siècles à venir…

Un exemple frappant est à mon avis celui de La Grande Oxygénation, il y a 2,5 milliards d’années. La pollution engendrée depuis par le relâchement atmosphérique massif d’un sous produit de ce phénomène n’a jamais disparu et nous baigne en permanence : l’oxygène. Cette émission massive causée par des cyanobactéries et relâchée dans l’atmosphère lors d’événements géologiques s’est accumulée des centaines de millions d’années durant [1][2]. Cette pollution a notamment permis l’apparition sur Terre de la respiration cellulaire (le processus chimique par lequel vous respirez donc).

Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’on ne puisse trouver aucune espèce, aucun écosystème, qui ne soit pas encore vierge de toute intervention humaine, même indirecte. Cela veut encore moins dire qu’on peut justifier les pollutions humaines modernes, rapides, massives et destructrices au motif que cela existe dans la nature. Cela veut dire que les allégations renvoyant aux purées de courges du jardin de bonne maman, « 100 % naturelles », ne font pas grand sens au regard du processus de domestication et d’importation intercontinentale ayant permis à cette courge d’arriver jusqu’à ce jardin dans une forme consommable plusieurs milliers de kilomètres en dehors de son biome d’origine. Et ça veut dire que la velléité de distinguer ce qui est bon et ce qui est mauvais en se fondant sur ce qui vient des humains et ce qui vient de la nature n’est jamais pertinente. Enfin, le réflexe consistant à sortir les humains de la nature, comme s’ils n’en étaient pas l’un des innombrables produits interagissant avec leur environnement, comme une résurgence des conceptions pré-darwiniennes, est à interroger également.

Cette focalisation sur le point « naturel » de l’argument, au sens de « non façonné par les humains », ne le sauve pas pour autant. Acceptons un instant de parler simplement et de personnaliser la nature en la distinguant des êtres humains : la nature se débrouille très bien toute seule pour créer des substances mortellement toxiques et autres insecticides sans l’aide des humains. Cela échappe généralement aux utilisateurs de cette fausse dichotomie « chimique vs. naturel », quel que soit son degré de raffinement. En effet, qui aurait idée de boire des tasses de pesticides (chimiques!), au petit-déjeuner ? Qui aurait idée de se faire une infusion d’insecticide ? Cela ne se peut si on se contente de produits naturels ! sauf que…

http://www.lepharmachien.com

En effet, dans le monde végétal, la synthèse (!) de substances (chimiques !) toxiques est un excellent moyen de défense contre les herbivores (à savoir surtout les insectes). Outre la caféine que l’on retrouve dans les graines et feuilles de diverses plantes comme le caféier ou le théier, on trouve aussi de la nicotine chez des solanacées communes du jardin comme les tomates et les aubergines [3]. Les néonicotinoïdes sont d’ailleurs des dérivés de la nicotine. Peu de personnes ont cela en tête lorsqu’elles savourent leur tasse de café ou une salade estivale. On pourrait multiplier les exemples, notamment avec la cucurbitacine des courges qui peut être hautement toxique pour les humains [4]. En fait, des tas de substances extrêmement toxiques sont produites naturellement, si bien qu’il est tout à fait possible de se tuer ou gravement s’intoxiquer par l’ingestion de l’un d’eux, indépendamment de leur mode de production. Et toutes ces substances se trouvent dans l’environnement sans intervention, même indirecte, des humains.

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Molécule de caféine.

 

Conclusion

Tous ces produits chimiques ont des propriétés intrinsèques conditionnant leur toxicité pour les humains, les autres animaux et l’environnement : voie d’administration, dose d’exposition, interaction avec d’autres molécules… Une discrimination de ce qui devrait être bon ou mauvais (sous entendu pour la santé, mais également « par nature ») fondée sur ce qui serait chimique/synthétique/fabriqué par les humains, et ce qui serait naturel, n’est jamais pertinente. Bien entendu, il n’y a là aucun plaidoyer pour l’utilisation inconsidérée de substances, qu’il s’agisse de consommation courante, d’usages pharmaceutiques ou phytosanitaires, mais au contraire la défense d’une approche raisonnée basée sur les propriétés réelles et non pas idéalisées des produits considérés.

Références

[1] Buick, R., When did oxygenic photosynthesis evolve?, Philosophical Transactions of the Royal Society, 2008.

[2] Gaillaird, F., et al., Atmospheric oxygenation caused by a change in volcanic degassing pressure, Nature, 2012.

[3] Domino, F., et al., The Nicotine Content of Common Vegetables, NEJM, 1993.

[4] Sharma, S. K., et al., Assessment of effects on health due to consumption of bitter bottle gourd (Lagenaria siceraria) juice, IJMR, 2012.

Merci aux relecteurs.

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13 commentaires sur “Docteur Chimique et Mister Synthèse : ce qui est « naturel » est-il « bon » ?

  1. Bon article de mise au point quant au débat [nature / artifice].
    La logique devrait être bien plus mise en avant à l’école. On passerait d’abord par les bases théoriques qui sont utiles pour les mathématiques et l’informatique (à l’heure actuelle, je vois mal un citoyen moderne s’en passer totalement), puis on aborderait le langage du point de vue de la logique, c’est-à-dire les syllogismes et les sophismes (évitant les discussions foireuses et les débats stériles).

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  2. Plutôt que de se concentrer sur l’origine, « naturelle » ou pas, de la substance chimique, ou de l’OGM, le débat devrait porter sur leurs protocoles de validation, là c’est plus compliqué.

    Les nouvelles molécules ou OGM n’ont pas l’historique d’utilisation des anciennes…

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    • Prenons le cas d’un maïs produisant une toxine « Bt » (comme le MON810). Faut-il comprendre que nous n’avons pas assez de recul sur cette toxine… qui est pourtant naturelle ? Faut-il comprendre que nous n’avons pas assez de recul sur l’utilisation de cette toxine ? Ce serait assez piquant, car elle est autorisée en agriculture « biologique ». Bref, quel est le problème ?

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  3. Protocole de validation ??
    Tout la planète cultive et consomme des ogm depuis plus de vingt ans, toute la planète sauf l’europe .
    80 % du maïs cultivé dans le monde est ogm, il existe dfférentes variétés de maïs ogm, du coton ogm, de la luzerne ogm, du manioc ogm, du riz ogm, de la patate douce ogm…Et l’europe est la seule à rester en retrait, on a joyeusement sabordé la recherche agricole française en génie génétique, avec la complicité de média irresponsables et de politicards dégonflés qui n’ont pas eu le courage de monter au créneau de peur de se faire dessouder par les petits khmers verts.
    Que vous faut-il comme protocole de validation ? La preuve que ça n’est pas dangereux ? Vous ne l’aurez jamais : on ne peut pas montrer l’inexistence de quelque chose.

    En même temps, une protéine végétale est une protéine végétale, que sa création soit le produit d’une manipulation génétique ou de croisements successifs.

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  4. Les composés chimique synthétisé par des organismes vivant peuvent généralement être décomposé par des organismes. Ce n’est pas le cas pour les créations humaines, telles que les PCB que l’on ne retrouve pas, sans intervention humaine, dans la nature. Le vivant ne possédant pas d’enzymes capable de dégrader ces composés ils sont condamné à s’accumuler dans l’environnement.
    Donc sur ce point, si il y a une différence entre composés chimiques « naturels » et « non naturels ».

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      • Tout d’abord, la nature ne crée pas (du moins d’après les données scientifiques des 200 dernières années…)
        La « nature » a peut être le temps, nous beaucoup moins. Ces composés, non présent dans la nature ou alors en quantité extrêmement faible, que l’on pourrait un tout petit peu hâtivement peut-être qualifier de « non-naturel », mais aussi connus sous le nom polluants organiques persistants (POP, à l’instar d’un site du même nom, visant à polluer la science de façon persistante), bref les POP posent de réels problèmes économiques et sanitaires, je ne pense pas que d’attendre que la nature « crée » une solution soit la meilleure idée.

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  5. « des isomères, c’est à dire des molécules ayant la même composition en termes d’atomes, mais des propriétés différentes »
    Sans doute la définition la plus approximative et aléatoire des isomères que j’ai pu lire…

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    • Bonjour Alex6,

      merci de votre lecture attentive. N’hésitez pas à dépasser le constat et à apporter des éléments supplémentaires si vous pensez qu’ils apporteront quelque chose à la compréhension du billet par les lecteur visés (càd des personnes qui ne savent basiquement déjà pas ce qu’est une « molécule chimique »).

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  6. Avec votre définition des isomères, tous les hydrates de carbones seraient des isomères puisqu’ils sont composé des atomes dans les mêmes proportions. Non, une définition simple exact serait que « les isomères ont la même formule brute mais une disposition différente des atomes. » Diverses propriétés peuvent en effet être différentes pour certains isomères. Cependant, propriété, c’est un mot vaste, la seule propriété différentes entre isomères est là disposition des atomes dans l’espace. Les propriétés chimiques dont semble se référer l’article ne sont pas forcément différentes. De même, les propriétés physique ou biologiques etc… Ainsi je vous suggererais de changer cette définition par « les isomères ont la même formule brute mais possède un arrangement différent des atomes ». Il est aussi possible de compléter en définissant ce qu’est la formule brute d’une molécule.

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  7. Comme le dit Alex6, la définition apportée ici de l’isomère et de la chiralité n’est pas très heureuse. Mais au-delà de ça, c’est la comparaison chimique/natuel que je trouve bancale voire erronée en comparant des substances pures d’origines différentes. N’hésitez pas à me contacter sur l’email que j’ai entrer pour laisser ce commentaire si mon point de vue vous intéresse (un peu long ici).

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