[Trad] Les personnes atteintes de cancer recourant aux thérapies alternatives ont deux fois plus de risque d’en mourir

Le cancer face au chercheur, illustration de Baptiste Cazin

Ce billet en anglais à été posté par Steven Novella sur Neurologicablog le 20 juillet 2018.

C’est la deuxième étude en un an qui s’intéresse à l’issue pour les patients atteints d’un cancer et recourant à la médecine alternative, et qui montre un effet négatif sur leur survie. Skylar Johnson, était déjà l’auteur principal de la précédente étude. Celle-ci s’était intéressée à l’utilisation de traitements alternatifs au détriment de thérapies standards, alors que la nouvelle étude s’intéresse aux patients qui ont utilisé au moins une thérapie standard.

Dans cette étude publiée dans la revue JAMA Oncology, les chercheurs ont suivi une cohorte de 258 patients qui avaient recouru à la médecine alternative, et 1032 pour qui ce n’était pas le cas. Les chercheurs rapportent ainsi :

« Les patients qui choisissent la Médecine Complémentaire n’avaient pas de délai supplémentaires avant de recevoir une Thérapie Conventionnelle contre le Cancer, mais présentaient un refus supérieur de chirurgie (7% [18 sur 258] contre 0,1% [1 sur 1031] ; p < 0,001), à la chimiothérapie (34,1% [88 sur 258] contre 3,2% [33 sur 1032] ; p < 0,001), à la radiothérapie (53% [106 sur 200) contre 2,3% [16 sur 711] ; p < 0,001), et à la thérapie hormonale (33,7% [87 sur 258] contre 2,8% [29 sur 1032] ; p < 0,001). Le recours à la Médecine Complémentaire était associé à une plus faible survie à 5 ans en général comparé à l’absence d’un tel recours (82,2% [95% CI, 76%-87%] contre 86,6% [95% CI, 84%-88,9%] ; p = 0,001) et était indépendamment associée à un plus grand risque de décès dans un modèle multivarié qui n’incluait pas de délai ou de refus de traitement ».

Tout ceci signifie que les patients qui recourent à la médecine alternative en plus d’au moins une thérapie conventionnelle ont plus de risque de refuser la chimiothérapie, la radiothérapie, ou la chirurgie. Il en résulte qu’utiliser la Médecine Complémentaire (MC, terme utilisé dans l’étude), conduit à une chute de 86,6% à 82,2% de survie à 5 ans. Cela représente 2 fois plus de chance de mourir pendant cette période pour ces patients.

Les auteurs soulignent par ailleurs qu’il s’agit probablement d’une sous-estimation des effets négatifs de l’utilisation de MC, car la cohorte de ses utilisateurs était basiquement plus jeune et en meilleure santé. Il est donc probable que le recours à la MC fasse plus que doubler vos risques de mourir à 5 ans.

Cela recoupe par ailleurs d’autres données qui suggèrent que les patients ne recourent pas largement à la médecine alternative par désespoir à cause de leur cancer incurable. Ces patients tendent au contraire à être jeunes, plutôt des femmes, en meilleure santé et plus aisés. C’est un phénomène culturel.

Ces résultats suggèrent également que c’est le report de traitements conventionnels qui cause le plus de dégâts. Lorsque le report et le refus de traitements standards sont pris en compte, le taux de décès supérieur devient non significatif, ce qui signifie que les traitements alternatifs en eux mêmes n’en sont pas un facteur majeur.

Ces données suggèrent en outre que les traitements alternatifs contre le cancer ne fonctionnent pas. En dépit de la promotion faite par leurs défenseurs, le seul effet apparent du recours à de tels traitements plutôt qu’à des traitement conventionnels est de perdre l’effet bénéfique de ces derniers. Si les traitements alternatifs fonctionnaient, ils devraient compenser l’effet négatif du délais ou de l’absence de traitement standard. Bien entendu, les patients choisissent souvent les traitements alternatifs en pensant qu’ils sont plus efficaces, alors qu’ils ne le sont clairement pas.

De plus, en dépit du fait que les auteurs qualifient les traitements alternatifs de « complémentaires » dans leur étude, les patients se reposent clairement sur ceux-ci comme des alternatives et non des compléments. C’est le point fondamental sur lequel les défenseurs de la médecine basée sur les preuves s’alarment, et ce serait une erreur de mordre au marketing prétendant que ces traitements ne sont que « complémentaires », ou peuvent être « intégrés » dans la médecine conventionnelle. Ces traitements ont toujours été une alternative risquée.

À propos de cette étude, la BBC rapporte :

« Martin Ledwick, de l’association Cancer Research UK, a déclaré que les thérapies complémentaires pourraient aider à améliorer le bien-être ou la qualité de vie de certains patients ».

En fait, il n’y a pas de preuve scientifique allant dans ce sens. D’abord, les « thérapies complémentaires » sont une fausse catégorie, il n’existe pas réellement de telles thérapies qui seraient complémentaires à d’autres. Cela sert juste à qualifier ce qui n’est pas fondé sur la science. La seule chose que l’on puisse dire à leur propos est qu’il n’y a aucune preuve qu’elles fonctionnent (et s’il y en avait, ce ne seraient pas des thérapies complémentaires, mais tout simplement de la médecine).

C’est par ailleurs un dangereux pieds dans la porte : ces personnes qui vendent de faux traitements pour le cancer ont appris à utiliser ces techniques de marketing en prétendant que leur traitement n’escompte pas remplacer les thérapies standard, mais juste les complémenter ; ou encore qu’elles n’en accroissent pas les résultats, mais améliorent juste la qualité de vie du patient. Ils restent aussi évasifs que possible afin de s’éviter de devoir donner des preuves de ce qu’ils avancent ni même d’exposer des fondements plausibles pour leur thérapie.

Mais dans le monde réel, ce n’est là autre chose qu’une tromperie. Au final, si vous défendez une thérapie magique, vous n’êtes rien d’autre que le défenseur d’une thérapie magique. Si de surcroît vous êtes convaincu qu’elle fonctionne parce que l’effet placebo donne l’illusion de se sentir mieux, cela convaincra certains patients de recourir à de tels traitements magiques. Ils se diront qu’ils n’ont finalement pas besoin de subir les effets secondaires de la chimiothérapie, et que ces vitamines et autres lavements au café feront le travail.

La « qualité complémentaire de vie » est juste un cheval de Troie pour de dangereuses inepties. C’est le risque de l’abandon des thérapies fondées sur la science. Si les patients recourent à des inepties, ils décèdent.

Le fait que les patients qui recourent le plus à ces thérapies magiques soient ceux disposant au départ du meilleur pronostic, illustre parfaitement toute cette tragédie. Tout cancérologue pourra vous raconter l’histoire de jeunes mères en bonne santé à qui un cancer facilement traitable a été diagnostiqué et qui ont répondu au chant des sirènes des traitements « naturels » n’ayant pas d’effet secondaires. Elles deviennent de nouvelles statistiques, ravagées par leur cancer jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Gardez par ailleurs en mémoire que dans cette étude, tous les patients ont utilisé au moins une thérapie standard. Seuls 7% ont refusé la chirurgie, et pour les tumeurs les plus solides, la chirurgie est le traitement le plus efficace. La chimiothérapie et la radiothérapie sont utilisées également afin de prévenir la réapparition de la tumeur, et refuser ces thérapies double les chances de décès.

Cette étude ne montre pas des patients qui refusent toutes les thérapies standards au profit de traitements alternatifs. C’était là le sujet de l’étude publiée par le même auteur l’année dernière, et elle montrait que le risque de décès était encore plus élevé -étonnant !- que dans cette nouvelle étude :

« En général, le rapport des risques de décès était de 2,5 (95% CI, 1,88-3,27) ; 5,68 pour le cancer du sein (CI 3,22-10,04) ; 2,17 pour le cancer du poumon (CI 1,42-3,32) ; et 4,57 pour le cancer colorectal (CI 1,66-12,61) ».

Pour le cancer du sein, les femmes avaient presque 6 fois plus de risque de mourir si elles recouraient à des traitements alternatifs plutôt qu’à des soins conventionnels.

Si les « médecines alternatives » étaient des médicaments ou des protocoles médicaux et que nous avions maintenant de telles données montrant le risque significatif de mortalité qui y est associé, elles seraient très rapidement abandonnées. De telles données cependant n’ont pratiquement aucun effets sur les praticiens alternatifs dont le trait de caractère commun semble être l’imperméabilité aux preuves. C’est pourquoi il est nécessaire de montrer au public le risque que représentent ces traitements non conventionnels, et la nécessité, fasse à la hype et aux allégations infondées, de rester sceptique.

Ndt : en complément de ce billet, je vous encourage à visionner cette vidéo de Primum non nocere sur le bullshit et le cancer :

5 commentaires sur “[Trad] Les personnes atteintes de cancer recourant aux thérapies alternatives ont deux fois plus de risque d’en mourir

  1. Le problème reste toujours le même, quand les gens sont persuadés que ça marche car ils se sont réellement sentis mieux il est compliqué d’arriver derrière et de leur dire que non.

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  2. Déjà convaincu, mais bien écrit 👍
    Sauf pour la phrase «ce n’est là autre chose qu’une tromperie» je pense qu’il manque des mots 😅
    Ainsi que «Gardez pas ailleurs» 😉
    Merci pour cet article.

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  3. Le lien n’est pas « direct » non plus d’après l’étude: ce ne sont pas les thérapies complémentaires/alternatives qui sont directement nocives, mais le fait que le recours à une TC/A est souvent associé à une refus/report d’une partie du traitement médical proposé (qui lui induit une augmentation de la mortalité), sans que cela se traduise par une augmentation de la mortalité plus importante que chez des patients ayant refusé/reportés une partie de traitement médical SANS recourir à une TC/A. Je cite:
    « However, when measures of treatment adherence were included, CM was no longer associated with an increased risk of death. The greater risk of death associated with CM is therefore linked to its association with treatment refusal. »

    Du coup le titre « Les personnes atteintes de cancer recourant aux thérapies alternatives ont deux fois plus de risque d’en mourir » devient légèrement… exagéré? ou du moins incomplet… Non que ça change le fond du propos, mais ça fait un « argument » pour ceux qui voudront descendre cet article. Et ça me rappelle un peu trop les titres sensationnalistes de certains médias « vulgarisateurs »… Donc bon.

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    • Bonjour Abugenos,

      plusieurs personnes ont réagi sur ce point.

      Non, je ne crois pas que le titre soit déconnecté du contenu, ni exagéré. Dans les groupes étudiés, les chercheurs montrent bien que c’est la substitution des traitements conventionnels pour des thérapies alternatives qui ne compensent pas les premiers qui cause ce doublement du risque de décès. Et c’est bien ce que dit le passage que vous citez, et c’est bien ce que dit ce billet.

      En allant vers l’interprétation relativiste que vous proposez, on pourra aussi très bien alléguer que cette étude ne démontre pas autre chose que « les personnes qui ne se soignent pas ont plus de risque d’en mourir », et que c’est le fait de ne pas se soigner qui entraîne un accroissement des risques de décès, et qu’il est donc abusif de charger les thérapies alternatives pour cela et de titrer autre chose que « Ne pas se soigner augmente les risque de mourir ». C’est cette lapalissade là qui est légèrement abusive, amha.

      Le fait est qu’ici, ceux qui ne se « soignent pas » sont ceux qui substituent activement le traitement conventionnel par des traitements alternatifs.

      En somme, il me semble que les personnes qui présentent cet argument confondent deux éléments de l’étude :

      – globalement l’effet des traitements alternatifs est nul per se
      – le refus de traitements conventionnels est associé au risque accru de mortalité

      comme si le premier élément dédouanait d’une quelconque façon les thérapies alternatives et qu’il n’était pas possible de leur incomber la faute. Or, dès lors que ces thérapies à l’effet nul remplacent des thérapies à l’effet bénéfique prouvé, la faute incombe bien à ce remplacement.

      Au final, les personnes qui recourent aux thérapies alternatives ont effectivement 2 fois plus de risque de mourir de leur cancer, précisément parce que leur effet est nul et qu’il remplace l’effet bénéfique des thérapies standards.

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      • Complètement d’accord avec Abugenos :

        – L’étude relève que parmi ceux qui suivent des « médecines complémentaires », il y a une mauvaise adhérence thérapeutique (report des thérapies, refus des thérapies)
        – L’étude relève que cette mauvaise adhérence thérapeutique est corrélée à une mortalité plus importante.
        – Aucun lien de cause à effet entre « médecines complémentaires » et mortalité augmentée ne peut être tiré sur la base de cette étude.

        On peut ici penser à un biais de confusion :
        – Chez les personnes, qui pour toute une série de facteurs complexes sont sceptiques, angoissés, résiliés par rapport à leur maladie, la fréquence d’utilisation de médecine complémentaires est plus élevée. Ceci sans lien direct entre médecine complémentaire et mortalité augmentée.
        – Exemple de cas d’école : Le tabac cause le cancer, chez ceux qui fument, la consommation de café est très importante. Le lien de cause à effet entre café et cancer ne peut cependant pas être établi.

        Dernièrement, et je ne suis vraiment pas un grand défenseurs des médecins complémentaires, mais :
        – La survie à 5 ans (et on parle ici de 82.2% VS 86.6% avec des IC95% qui se recoupent..) n’est pas la seule dimension à prendre en compte. La qualité de vie ou le sens donné à sa maladie, à sa mort peuvent être des éléments dans lesquels la « médecine complémentaire » apporte probablement plus d’accompagnement et de soutien que la médecine dite conventionnelle… La qualité de vie devrait donc également être prise en compte.

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