La science du tabagisme et le sophisme de Big Tobacco [Difficulté : facile] (4000 mots / ~25 mins)

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Too long ; Won’t read

  • Les observations savantes et médicales sur la nocivité du tabagisme datent au moins du 17e siècle.
  • Les observations scientifiques sur la nocivité du tabagisme datent du milieu du 19e siècle.
  • Les premières études épidémiologiques établissant une forte corrélation entre tabagisme et différentes maladies, surtout le cancer du poumon datent des années 20.
  • Les premières études de cohortes définitivement conclusives sur la cancérogénicité du tabagisme datent du début des années 50.
  • La stratégie de manipulation médiatique des « marchands de doute » inventée par Hill et Knowlton en 1953 consiste à créer l’illusion d’un faux équilibre et d’une controverse scientifique aux yeux du grand public afin de nier l’existence d’un consensus scientifique.
  • La science sur le tabagisme existe indépendamment et préexiste  aux manipulations des cigarettiers.
  • C’est en réaction au consensus scientifique déjà existant et toujours plus solide que la stratégie des marchands de doute est inventée.
  • L’argument de « Big Tobacco » pour nier l’existence d’un consensus scientifique ou instaurer un faux équilibre est dès lors paradoxalement intenable pour celui qui l’utilise (sur le sujet des OGM par exemple).

De manière assez systématique dans des discussions à propos de faits scientifiques peu admis du grand public, un argument revient en boucle : l’invocation de Big Tobacco. Je vais donc me pencher sur cet argument dans le contexte précis de ces discussions, en commençant par un rapide historique de la science du tabagisme.

La science du tabagisme : un historique ancien

Il ne semble pas y avoir de sources historiques (écrites) sur le tabagisme avant le 15e siècle, mais on sait que les amérindiens consommaient du tabac avant les premiers contacts transatlantiques. Si Christophe Colomb semble avoir ramené en Europe les premières feuilles et graines de tabac, ce dernier a véritablement été introduit sur le continent européen en 1560 par un diplomate français, Jean Nicot. Dès la fin du 16e siècle, le tabagisme, sous diverses formes, est très à la mode en Europe.

Mais le tabac est alors essentiellement utilisé comme remède miracle, capable de soigner une très grande variété de maux et cela sous diverses formes : à fumer, à priser, à chiquer, à ingérer… On le trouve ainsi préconisé contre le froid, le mal de tête, les problèmes oculaires, l’indigestion, les problèmes urinaires, les maux de ventre… La fumée est réputée éloigner la peste, apaiser le mal d’oreille et la constipation si soufflée sur les zones concernées (le méat acoustique et le rectum). Une goute de décoction de tabac versée dans l’oreille devait guérir de la surdité, mais pouvait aussi traiter le rhume et la syphilis.

Mais peu à peu, il apparait que le tabac ne soigne rien du tout, et qu’il est au contraire nocif. En 1604, James 1er d’Angleterre émet une mise en garde sur la nocivité du tabagisme, notamment pour le nez et les poumons. Durant tout le courant du 17e siècle, de nombreux médecins et savants soulèvent la bullshiterie totale de cette panacée et mettent en avant ses effets nocifs. Si vous pensez que ces modes médicinales très nocives de la panacée « naturelle » sont une affaire du passé lointain, je vous encourage à regarder ce live de La Tronche en Biais.

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Publication de Thomas Venner en 1620, abordant entre autres les effets nocifs du tabagisme

En 1620, le médecin britannique Thomas Venner communique également ses observations : l’usage immodéré de tabac semble nocif pour le cerveau, la vue, la digestion, et provoque tremblements et palpitations. Il préconise d’en réserver strictement l’usage aux pratiques médicales et à ne pas en consommer par plaisir. En 1761, John Hill, chirurgien britannique, publie ses Avertissements contre l’usage immodéré du tabac à priser où il fait mention de la cancérogénicité de la pratique. En 1795, Samuel Soemmerring, professeur d’anatomie, publie à propos de la corrélation observée entre l’usage de la pipe et le cancer de la lèvre inférieure. En 1828, Posselt et Reinman identifient le principe actif du tabac, la nicotine, qu’ils nomment d’après Jean Nicot qui avait introduit le tabac en Europe. La mise en évidence d’une molécule aussi nocive porte un coup supplémentaire aux prétentions thérapeutiques du tabac. En 1844, Walter Walshe, pathologiste londonien, publie sur la cancérogénicité du tabac. Le fardeau pathologique du tabagisme ne concerne pas que le tractus respiratoire, et en 1893 était déjà notée la corrélation entre tabagisme et maladies cardiovasculaires, ce que suggéraient déjà les expérimentations de Claude Bernard et serait rapidement confirmé, notamment en 1904 par Erb. De fait, dès le milieu du 19e siècle, la nocivité générale et la cancérogénicité du tabac sont documentées dans la littérature scientifique.

Dans le courant du 18e siècle, l’usage médicinal du tabac avait été peu à peu délaissé pour laisser place à la seule consommation de plaisir. Au début du 20e siècle, la cigarette, dont la fabrication a été améliorée, devient extrêmement populaire.

On peut noter qu’à l’aube de la première guerre mondiale en 1913, la nocivité du tabac et notamment ses propriétés biocides sont documentées et discutées dans la littérature scientifique internationale. Durant les premières décennies du 20e siècle, la consommation de cigarette augmente drastiquement, et de nombreuses publications scientifiques mentionnent l’augmentation concomitante de certaines maladies auparavant rares en faisant le lien avec l’essor nouveau du tabagisme, notamment Adler en 1912. Bien entendu à la même époque, des corrélations anciennement notées et déjà documentées continuent d’être confirmées par de nouvelles publications, notamment à propos des maladies cardio-vasculaires.

Il est important d’insister sur le fait que la corrélation entre l’augmentation du tabagisme et l’augmentation de l’incidence de maladies auparavant rares comme le cancer du poumon est immédiatement faite par les contemporains, et ce dans une multitude de pays différents. Cette corrélation est surtout marquée à partir des années 20.

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Tendance séculière du tabagisme aux USA. La cigarette prend une part très importante à partir du début du 20e siècle.

De fait, les premiers travaux scientifiques majeurs sur le tabagisme apparaissent à cette époque avec les premières études épidémiologiques sur ce sujet. Frederick Hoffman étudie différents paramètres : la quantité de tabac consommée, le mode de consommation, le type de tabac utilisé, l’âge à la première consommation… Il conclut à une corrélation directe entre l’augmentation des cancers du poumon et la consommation de cigarettes, ainsi qu’à la nocivité supérieure de la pipe et du cigare. Il repère également un lien fort avec les cancers du larynx, de la gorge et de l’œsophage.

Ces travaux princeps seront confirmés par une grosse quantité d’études dans les années 20 et 30, notablement ceux de Fritz Lickint en 1935 ou de Schairer et Schöniger en 1939. En 1938, la corrélation négative entre tabagisme et longévité semble bien établie par Pearl. En 1940, des données solides établissent le risque accru du tabagisme chez les jeunes fumeurs, bien que les auteurs restent prudents dans leurs conclusions. Dès avant la seconde guerre mondiale, les risques associés au tabagisme sont donc depuis longtemps documentés dans la littérature scientifique internationale, ce que des travaux d’après guerre confirmeront d’autant plus solidement, comme ceux de Wassink en 1948. Dès les années 30, les enquêtes épidémiologiques s’accompagnent des premières tentatives des pathologistes de tester la cancérogénicité du tabac en laboratoire, notamment avec les travaux de Cooper et al..

La décennie 1947-1957 marque un tournant majeur avec les premières études de très grande ampleur, notamment celle de Wynder en 1948 et répliquée plus tard par les études de cohorte de Doll et Hill en Angleterre dans les années 50. Ces études convergent vers des conclusions identiques dans tous les pays, comme celle de l’American Cancer Society aux USA en 1952.

Les preuves ne laissent dès lors plus de doute raisonnable, et les institutions médicales nationales et internationales peuvent alors émettre des recommandations fermes basées sur des publications scientifiques conclusives. Entre 1956 et 1959, le ministère de la santé publique néerlandais, le Conseil Britannique de la Recherche Médicale, l’US National Cancer Institute et le National Health Institute, l’American Cancer Society, le conseil de la recherche médicale de suède et le US Health Service, classifient la cigarette comme cause de cancer du poumon, rapidement suivis par l’OMS.

En 1964, le US Surgeon General publie une revue de plus de 7000 articles scientifiques en concluant à la relation de causalité majeure entre tabagisme et cancer du poumon.

  • Conclusion intermédiaire : Les observations savantes et médicales sur la nocivié du tabagisme sont très anciennes : au moins début 17e siècle. Les premières descriptions scientifiquement fondées accompagnent l’invention de la science et de la médecine scientifique modernes dans le courant du 19e siècle. Dès la fin de ce siècle, les effets nocifs multiples du tabac sont observés et documentés dans la littérature scientifique. La popularisation du tabagisme dans les premières années du 20e siècle, immédiatement suivie d’une augmentation sensible de certaines maladies au premier chef desquelles le cancer du poumon préalablement rare, sont très rapidement corrélées au travers des premières études épidémiologiques sur le cancer. Les données ne font alors plus que s’accumuler et se solidifier jusqu’aux années 50 où les premières études de cohortes à grande échelle ne laissent plus aucun doute raisonnable et permettent aux institutions médicales d’émettre des recommandations décisives sur le sujet, fondées sur des études scientifiques conclusives. La science sur le tabagisme est donc très ancienne et foisonnante, dès le début du 20e siècle. Le tournant des années 50 n’est que le couronnement d’un processus scientifique convergent et cohérent alors entamé depuis plusieurs décennies : la construction implacable d’un consensus scientifique.

Cette revue n’est évidemment ni exhaustive, ni systématique.

La réaction des cigarettiers : l’occupation du terrain médiatique par l’invention de la fausse controverse scientifique

Durant la première moitié du 20e siècle, l’industrie du tabac avait connu un franc succès en commercialisant à l’échelle industrielle ce qui était préalablement un objet artisanal de plaisir socialement bien admis depuis fort longtemps. La mécanisation de la production et la popularisation de la cigarette dans le courant des années 20 au détriment des autres formes de tabagisme (pipe, cigare, tabac à chiquer et à priser) participe à cette réussite. L’addiction n’y est évidemment pas étrangère non plus, et le phénomène semble dans tous les cas multifactoriel.

Comme nous l’avons vu précédemment, cette popularisation du tabagisme se répercute immédiatement en santé publique, avec l’accroissement soudain des cancers du poumon au cours de ces décennies ainsi que d’autres maladies. Les méfaits du tabagisme étaient anciennement connus, et les premières études épidémiologiques sur le sujet corrèlent fortement ces accroissements du tabagisme et de l’incidence de ces maladies dès les années 20 (cf. supra)

Jusqu’en 1953, les cigarettiers se contenteront d’ignorer le consensus scientifique en construction par une publicité efficace fortement basée sur les appels à l’autorité, les allégations pseudo-médicales, et le dénigrement de la concurrence.

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Les différentes stratégies publicitaires des cigarettiers, Stanford School of Medicine.

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Il est notable de constater que déjà, cette publicité, manipulant l’image et le discours, vise explicitement à contrer les connaissances scientifiques sur la dangerosité du tabagisme en décomplexant et rassurant le fumeur.

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« Play safe with your throat », préconisait ainsi amicalement Philip Morris en 1941 (y a que mon cerveau à moi qui part en vrille avec un slogan pareil ?!)

Le tournant des années  50 représente en revanche un véritable cataclysme pour l’industrie au regard des premières études de cohortes extrêmement conclusives sur la dangerosité du tabac et incitant les autorités à émettre des recommandations fermes. Il n’est plus possible pour l’industrie d’ignorer la science, et c’est ainsi que va commencer une campagne massive de désinformation médiatique  et de déni de science de plus de 40 ans.

L’ancienne politique publicitaire quoiqu’efficace jusqu’à maintenant, ne pouvait plus faire mine d’ignorer le réel et requérait de nouvelles stratégies, plus agressives.  En décembre 1953, les cigarettiers habituellement ultra compétitifs et agressifs se réunissent pour décider d’une action commune et concertée face à la menace mortelle pour eux que représente la science. Ils s’accordent alors pour faire appel à John Hill qui préside Hill & Knowlton, très efficace et puissante firme de relations publiques.

Hill convainc alors ses nouveaux clients de mener une stratégie apparemment contre intuitive mais ô combien pernicieuse et, le saurait-on rapidement, efficace : plutôt que de s’attaquer frontalement à la science et lui refuser toute légitimité, il faudra préférer faire mine de la soutenir de manière désintéressée, au service du public. Se faisant, les cigarettiers pourront occuper l’espace médiatique en y plaçant systématiquement un petit groupe de figures d’autorités, scientifiques et médecins ralliés à leur cause (contre rémunération, bien entendu). Ceux-ci pourront agiter dans les médias les publications de très médiocre qualité produites par les centres de recherche qu’allaient créer à cette fin les industriels à l’instigation de John Hill. Là, ils pourraient sciemment mettre à profit l’inculture scientifique des journalistes des grands médias et leur attrait pour le buzz afin de simuler dans l’opinion publique une controverse scientifique n’existant pas en réalité. Niant ainsi l’existence de preuves conclusives et consensuelles sur la dangerosité du tabagisme, ils se poseraient de surcroit en parangons de sagesse et de désintéressement en adoptant une posture de fence-sitting et en appelant à plus de recherches sur le sujet, alléguant le manque de recul sur l’étiologie des maladies causées en réalité par le tabagisme… Et bien entendu, maintenir le public –et les consommateurs- dans l’ignorance du consensus scientifique en construction depuis plusieurs décennies et arrivé à un tel degré de fiabilité qu’il nécessitait cette grande entreprise de manipulation. Ils auraient ainsi les mains libres pour court-circuiter le processus normal de la science et s’interposer entre la production de connaissances scientifiques et sa communication au public.

John Hill rallie à son plan les 5 plus grosses firmes du tabac. La stratégie de fabrication de la fausse controverse est en place pour longtemps.

La propagande health-sciences friendly des cigarettiers au travers du Tobacco Industry Research Committee nouvellement créé serait en effet une rengaine pour les décennies à venir :

 It is an obligation of the Tobacco Industry Research Committee at this time to remind the public of these essential points:

C’est à présent une obligation pour le Comité de Recherche de l’Industrie du Tabac de rappeler au public ces points essentiels :
  1.  There is no conclusive scientific proof of a link between smoking and cancer.
    Il n’y a pas de preuves scientifiques concluantes sur le lien entre tabagisme et cancer.
  2.  Medical research points to many possible causes of cancer… .
    La recherche médicale pointe différentes causes possibles de cancer… .
  3. The millions of people who derive pleasure and satisfaction from smoking can be reassured that every scientific means will be used to get all the facts as soon as possible
    Les millions de personnes satisfaites de leur tabagisme peuvent être rassurées par le fait que tous les moyens scientifiques seront utilisés pour connaître tous les faits le plus rapidement possible

Si l’impact scientifique a été somme toute médiocre, l’impact médiatique d’une telle stratégie a témoigné d’une violente efficacité en pesant notablement auprès des décideurs politiques et les politiques de régulation, mais pire encore, en désinformant profondément et durablement l’opinion publique.

 A peine 10 ans après le début de cette campagne, Hill & Knowlton pouvait se féliciter auprès de ses clients :

 “Now—can we, from this experience, answer this fundamental public relations question: Is such preparation and effort for simultaneous comment on attacks on your client worth the effort it requires?

Pouvons-nous à présent et forts de cette expérience, répondre à cette question fondamentale des relations publiques : de tels efforts et préparations pour répondre aux attaques à l’encontre de votre client étaient-elles justifiées et en valaient-elles la peine ?

We say the answer is unequivocally yes!

Sans équivoque, nous pouvons répondre que oui !

Proof? Well, how do you prove it?

La preuve ? Comment pouvons-nous nous en assurer ?

From time to time, man-on-the-street interviews ask about the smoking question. In almost every one of these, there will be a quotation that is almost an exact paraphrase of some statement issued for the tobacco accounts.

De temps en temps, des passants sont interrogés dans la rue à propos du tabagisme. Dans presque tous les cas, ils citeront une phrase qui est presque littéralement l’une de celles répandues pour le compte des cigarettiers.

Un mémo de 1972 rappelle les axes clefs de la stratégie :

 » (a) “creating doubt about the health charge without actually denying it”;

(a) créer le doute sur le risque pour la santé sans toutefois le nier explicitement;

(b) “advocating the public’s right to smoke, without actually urging them to take up the practice”; and

(b) militer pour le droit de fumer, sans véritablement inciter à commencer à fumer

(c) “encouraging objective scientific research as the only way to resolve the question of the health hazard” « 

(c) encourager la recherche scientifique objective comme seul moyen de résoudre la question du risque pour la santé

Gardez bien en mémoire ces trois directives… (les emphases sont de moi).

Cette campagne de désinformation massive et de court-circuitage de la science est vraiment aussi passionnante qu’ahurissante et était vouée à faire des émules. Elle a connu divers événements clefs, systématiquement en réaction et en opposition à la science. Cela s’observe dès les premières tentatives de nier ou minimiser les travaux de Doll (entre autres) au tout début des années 50, au lobbying pour tenter d’influencer le rapport de l’US Surgeon General en 1964 (qui conclura pourtant à la nocivité avérée du tabagisme sur base de la revue de milliers d’études disponibles), à la négation des travaux de Takeshi Hirayama dans les années 80 sur le tabagisme passif, jusqu’à l’inouï dénialisme jusqu’au-boutiste des cigarettiers qui témoignaient devant le congrès américain en 1994 et affirmaient qu’il n’existait aucune preuve de la nocivité du tabagisme, et aux procès qui allaient suivre au tournant des années 2000.

Je ne peux à nouveau pas être exhaustif à propos de tout cela dans le cadre de ce billet, mais je vous encourage à consulter les liens donnés en ce sens tant cette histoire est passionnante.

« Big Tobacco ! »: un sophisme à double tranchant

L’invocation de Big Tobacco est systématique dans les discussions que l’on peut avoir avec des tenants anti-science de divers degrés : anti-vaxx, anti-médecine scientifique, anti-OGM, et même créationnistes. C’est une sorte de point Godwin soft. Celui-ci consiste à prétendre dans le vague mais avec beaucoup d’aplomb à propos de n’importe quel sujet scientifique sur lequel on souhaite nier le consensus, que dans le passé, la science a été manipulée, qu’elle ne reflétait pas la réalité jusqu’à une époque très récente et que c’est peut être toujours le cas actuellement à propos des faits qu’on souhaite nier. Du moins est-ce ce que l’utilisateur de cet argument souhaite croire très fort et suggérer à ses interlocuteurs.

Cela est particulièrement vrai dans la rhétorique anti-OGM, où cet argument est devenu très utile pour défendre ad aeternam une posture de fence-sitting type « je ne dis pas qu’ils sont nocifs, je dis juste qu’on ne sait pas. On n’a pas assez de recul… Regardez Big Tobacco ».

Le problème est, comme vous l’aurez déjà compris en ayant lu les deux sections précédentes de ce billet, que non seulement cet argument est absolument invalide, mais qu’utilisé correctement, il dit le contraire de ce que souhaite croire celui qui l’utilise.

En effet, cet argument suggère que :

  • Il n’y a jamais eu de science du tabagisme qui ne soit manipulée par Big Tobacco
  • Cette science est récente (cette suggestion fait probablement référence aux révélations des années 90 sur les connaissances des cigarettiers à propos de la nocivité du tabagisme, comme si on ne le savait pas avant)
  • Ce constat permet de suggérer une situation similaire actuellement à propos des OGM et de Big Agro.

Or on l’a vu, les connaissances savantes et médicales sur la nocivité du tabagisme s’accumulent depuis le début du 17e siècle pour le moins. C’est donc qu’en 1953, quand John Hill invente cette nouvelle stratégie de désinformation industrielle, le consensus scientifique est déjà solide et est en construction depuis des décennies. C’est justement en réaction à cette science que Big Tobacco passe à ces stratégies agressives.

De fait, l’argument sur l’inexistence d’un consensus scientifique, voire même simplement de données scientifiques avant cette politique de Big Tobacco et indépendamment d’elle, est fondamentalement caduc. Il tient au mieux d’une grande ignorance de l’histoire et du fonctionnement des sciences, au pire du révisionnisme historique assumé.

Il y a eu dans les années 90 de grands procès contre les cigarettiers qui ont amené à la révélation de milliers de pages de documents internes (dont j’ai cité des passages dans ce billet), notamment à propos du fait qu’ils connaissaient depuis les années 30 la nocivité du tabac, et qu’ils l’ont sciemment cachée.

Là encore, l’utilisateur de l’argument de Big Tobacco se fourvoie gravement en manipulant ces faits à son profit et en insinuant que « la science ne savait pas », et que « la science était manipulée ». Comme on l’a vu, les cigarettiers savaient, mais la science aussi. En effet, cet argument repose en partie sur le mélange de tout et n’importe quoi, en suggérant que science = industrie. L’entretien de ce flou est a fortiori bien utile pour nier ce que dirait la science à propos de tel ou tel sujet. Mais il n’en est rien. En réalité, en 1999 à l’époque de ces révélations, la science du tabagisme, indépendamment de l’industrie, existe depuis plus d’un siècle, et a conclu sur la nocivité avec des études très puissantes depuis 50 ans…

A l’évidence, cet argument à côté de la plaque ne peut servir la posture anti-OGM ou de faux équilibre de celui qui la défend. D’ailleurs, le faux équilibre, est-ce que ça ne vous rappelle pas la stratégie si efficace de John Hill ?

De fait, aujourd’hui, que dit la science sur le sujet des OGM en se basant sur des milliers d’études convergentes, cohérentes et indépendantes, depuis des décennies ? Qui nie ce consensus scientifique extrêmement solide et en construction depuis plusieurs décennies ? Qui occupe systématiquement l’espace médiatique en agitant des études de très médiocre qualité avec des figures d’autorité scientifique afin d’insinuer qu’elles ont la même valeur que n’importe quelle autre publication scientifique et entretenir ainsi le sophisme du faux équilibre ? Qui crée des centres de recherche disons… controversés, dont les études sont financées par des intérêts privés tirant profit de la désinformation du public sur le consensus scientifique ? Qui se pose en parangon de vertu en prétendant qu’on n’a pas assez de recul, qu’on ne sait pas, et qu’il faut plus de recherche tout en désinformant sur cette même recherche ? Qui appointe des chercheurs pour la même propagande ? Qui court-circuite le processus normal de la science par la manipulation éhontée des journalistes soifards de gros titres à scandales et parfaitement illettrés scientifiquement ?

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Manipulation médiatique, dénialisme scientifique, stratégie des marchands de doute, tabloïde honteux : une pub de Big Tobacco ? Non, une couverture fumeuse du Nouvel Obs en 2012, pas du tout anxiogène…

Qui mesure les effets dévastateurs de cette propagande anti-science inventée en 1953 par Hill & Knowlton ? John Hill préconiserait probablement de poser la question à des passants dans la rue. Et comme autrefois, les interrogeant sur le tabagisme, la réponse attendue aurait été une quasi citation publicitaire du lobby anti-consensus : « il n’y a aucune preuve scientifique concluante de lien entre tabagisme et cancer… » ; les interrogeant sur les OGM, la réponse attendue serait tout aussi certainement une paraphrase médiatique des lobbys anti-science : « sur les OGM, on n’a pas assez de recul… ».

Et on ne parlera pas de la politique de la terreur qui consiste à diffuser une désinformation hautement anxiogène (contrairement à Big Tobacco qui jouait la carte de se vouloir rassurant, dans les 2 cas une posture health-sciences friendly au service du public). Ni du harcèlement et du vandalisme systématiques qui sont venus se greffer à cette stratégie.

En clair, qui applique scrupuleusement la stratégie inventée par les cigarettiers eux-mêmes au détriment de la réalité scientifique, par l’instauration dans le milieu médiatique et public d’une fausse controverse scientifique, d’un faux équilibre ? C’est la même stratégie des « marchands de doute » qu’utilisent aujourd’hui les négateurs du réchauffement climatique.

Aussi, non seulement l’argument de Big Tobacco est infondé, mais pire encore, il va à l’encontre de la posture défendue par celui qui l’utilise généralement dans ce type de conversation. Car il est clair qu’aujourd’hui, le tenant de la posture anti-OGM est au réel, à la science et à la communication scientifique ce que Big Tobacco est lui-même au réel, à la science et à la communication scientifique.

In fine, il est dramatique de constater que l’utilisateur de cet argument est la première victime tout à la fois qu’il est le complice de cette stratégie de désinformation inventée il y a plus de 50 ans par l’industrie du tabac et qu’il entend naïvement dénoncer à présent. Et plutôt deux fois qu’une, puisqu’il s’agit de nier une première fois la réalité scientifique par la réécriture flatteuse pour son propos de l’histoire de la science du tabagisme, et de la nier une seconde fois à propos du sujet pour lequel cet argument est invoqué (classiquement anti-vaxx ou anti-OGM).

« Sheeple », qu’ils disent… C’est dire si cette pernicieuse stratégie est efficace, et s’il est compréhensible qu’elle soit récupérée aujourd’hui par tous les lobbys négateurs de science.

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La stratégie des marchands de doute, inventée en 1953 par Hill & Knowlton : communications publicitaires science-friendly afin de créer l’illusion du faux équilibre au sein du public en lui faisant croire à l’inexistence du consensus scientifique solidement établi :

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Épilogue : Je sais que des tas d’aspects de l’histoire de la science du tabagisme et de Big Tobacco n’ont pas pu être abordés dans ce billet, notamment l’impact des cigarettiers sur les prises de décisions politiques de régulation. Mais j’ose espérer qu’aucun lecteur de ce billet n’insultera sa propre intelligence en déplaçant les goals vers le sophisme « régulation = science ». D’autant qu’il se pourrait fortement que là encore, son argument se retourne contre lui… Je vous invite à consulter les liens donnés, qui de toute façon reviennent longuement sur cet aspect aussi. Je me suis pour ma part concentré sur la négation de science que constitue l’invocation de Big Tobacco dans ces conversations tenues sur les interwebs.

Enfin, il ne me semble pas aberrant de rappeler ici que le tabagisme est la première cause de mortalité évitable en Occident. Selon l’OMS en 2015, le tabac tue la moitié de ceux qui en consomment, soient 6 millions de personnes chaque année, dont 600 000 victimes de tabagisme passif. En 2004, les enfants représentaient 28% des décès imputables au tabagisme passif. La fumée de tabac contient plus de 4000 substances, dont au moins 250 sont toxiques et 50 sont des cancérogènes avérés.

En dépit des illustrations de ce billet comportant beaucoup de publicités pour des cigarettes (car je trouve les affiches old school jolies), il est bon de préciser que je ne fume pas moi même et n’encourage personne à le faire. Toujours selon l’OMS, l’interdiction totale de la publicité et du parrainage du tabac est un facteur avéré et important de réduction du tabagisme, avec des baisses de 7% dans les pays appliquant une telle politique, voire jusqu’à 16%. Mais seuls 29 pays abritant à eux tous 12% de la population mondiale appliquent une telle politique.

En cadeau pour votre lecture attentive de ce billet, 1 point Big Tobacco. Faites-en bon usage (j’ose espérer l’humour plutôt que le réel soucis de convaincre) :

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Sources citées dans le texte :

A. Morabia, Épidémiologie politique des études cas-témoins, Revue d’Histoire des Sciences, 2011
S. I. Hajdu et M. S. Vadmal, The Use of Tobacco, Annals of Clinical & Laboratory Science, 2010
A. Charlton, Medicinal Uses of Tobacco in History, JRSM, 2004
A. M. Brandt, Inventing Conflicts of Interest: A History of Tobacco Industry Tactics, Am. J. Public Health, 2012
K. M. Cummings et R. N. Proctor, The Changing Public Image of Smoking in the United States: 1964–2014, Cancer Epidemiol. Biomarkers Prev, 2015
K. M. Cummings et al., The Cigarette Controversy, Cancer Epidemiol. Biomarkers, 2007
H. Witschi, A Short History of Lung Cancer, Toxicological Sciences, 2001
S. I. Hajdu, A Note from Cancer History: Landmarks in History of Cancer, part 2, Cancer, 2010
R. Doll, Tobacco: A Medical History, Journal of Urban Healt, 1999
E. L. Wynder et E. A. Graham, Tobacco Smoking as a Possible Etiologic Factor in Bronchiogenic Carcinoma, A Study of Six Hundred and Eighty-Four Proved Cases, JAMA, 1950
R. Pearl, Tobacco Smoking and Longevity, Science, 1938
Cooper et al., The Rôle of Tobacco-Smoking in the Production of Cancer, Journal of Hygiene, 1932
F. Hoffman, Cancer and Smoking Habits, Annals of Surgery, 1931
F. Hoffman, Recent Statistics of Heart Disease with Special Reference to its increasing Incidence, JAMA, 1920
Anonyme, The Germicidal Properties of Tobacco Smoke, The Lancet, 1913
Nas, Genetically Engineered Crops: Experiences and Prospects, 2016

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25 commentaires sur “La science du tabagisme et le sophisme de Big Tobacco [Difficulté : facile] (4000 mots / ~25 mins)

  1. Quelques remarques:
    * Vous avez inclus 3 fois le même groupe d’affiches rassemblées le ‘Stanford Research into the Impact of Tobacco Advertising ». Moi aussi j’aime bien les affiches de l’époque, mais est-ce vraiment voulu
    * le paragraphe qui commence par « Là encore, l’utilisateur …  » contient des bouts de texte bizarres
    * Il y a un contresens dans la traduction du point (b) du mémo de 1972. « without urging to take up the practice » se traduit plutôt « sans encourager explicitement à commencer à fumer ». En fait, il me semble que dans ce point est compris la stratégie publicitaire qui consiste à donner au tabac une bonne image, sans jamais dire explicitement « le tabac est bon pour vous, fumez! »

    Pour ce qui concerne le contenu, je dois dire que je ne connaissais pas les études probantes du 19e siècle… Et pour ce qui est en fait de la stratégie et de l’invocation de cet argument dans le débat public, elle est tout simplement diabolique. Il y a d’ailleurs le même genre de procédé avec l’amiante en France: la nocivité était connue bien avant que les gouvernants n’agissent. Ceux-ci se sont d’ailleurs endormis au volant, sans doute bien aidés par les industriels préoccupés de ne surtout rien faire.

    Le côté diabolique provient du contresens fait: ils arrivent à mettre l’accent sur le fait que c’était financé par les industriels, et à éloigner le regard du public de la stratégie utilisée. En fait, la stratégie de John Hill a de nombreux dérivés et de façons de l’utiliser. L’essentiel est au fond d’utiliser l’inculture et les préjugés de ceux qui tiennent le mégaphone (médias, politiques…) par le discours du doute. Doublé d’un discours apocalyptique, ça marche très bien et ça permet de faire des feuilletons à raconter: on a rarement vu les bonnes nouvelles sans controverse faire les gros titres pendant longtemps.

    J'aime

    • Salut Proteos,

      merci pour votre relecture attentive.

      J’apporte les modifications nécessaires.

      Pour l’image en triple exemplaire, je ne comprends pas, voyez vous trois fois une même illustration dans le billet ?

      Et oui en effet, cet argument est assez systématiquement utilisé avec celui de l’amiante, en confondant régulation et science.

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    • Il faut faire très attention à ce qu’on lit et écrit.

      Hill & Knowlton est une entreprise de relations publiques. Vous lui donner un mandat, ils l’exécutent en y insufflant leur science et leur expérience de la communication.

      Ils n’ont pas été « à l’origine de l’intox », ils l’ont mise en musique. L’origine, c’est « Citizens for a Free Kuwait ». Bien sûr les complotistes accusent H&K d’avoir « fabriqué » cette entité… mais il arrive un moment où il faut arrêter le délire.

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      • Il ne faut pas non plus me faire dire ce que je n’ai pas écrit. Je n’ai pas accusé Hill & Knowlton d’avoir créé « Citizens for a Free Kuwait » (je n’ai d’ailleurs jamais vu que des « conspirationnistes » tenir ce genre de propos) mais effectivement je n’aurai pas dû dire que Hill & Knowlton était à l’origine de l’intox des couveuses car j’ignore, tout comme vous (à moins que vous ayez des infos là-dessus), qui a eu l’idée de cette mascarade.
        Attention aussi à ne faire porter la responsabilité seulement qu’à « Citizens for a Free Kuwait » car comme le rappelle wikipédia sur cette affaire :
        « La machination a fonctionné grâce à l’intervention de Lauri Fitz-Pegado, qui a convaincu les députés que l’identité n’était pas révélée pour protéger la famille de la jeune femme4. Lauri Fitz-Pegado avait travaillé pour le gouvernement auparavant, dans l’Agence de l’Information5. »
        https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_couveuses_au_Kowe%C3%AFt#

        Le fait d’avoir mis en musique cette opération de manipulation (pour la modique somme d’une dizaine de millions de dollars) ayant entrainé l’entrée en guerre des USA est largement suffisant pour être condamné fermement.

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  2. Formidable analyse !

    J’ajouterais néanmoins trois éléments.

    Le premier est le rôle des médias. Il est certes décrit en filigrane, mais la stratégie de John Hill n’aurait pas été possible si elle n’avait pas bénéficié du relais par les médias… dirigés et animés par des gens qui fument et bénéficiant de la manne publicitaire.

    Le deuxième est que les États ont largement profité – enfin, cru profiter – du tabagisme par les taxtes.

    Le troisième est que la majorité des hommes étaient fumeurs, de sorte que la mise en question de la réalité ne pouvait que tomber sur un terreau favorable.

    Big Tobacco est évidemment utilisé par les milieux alter (les anticapitalistes déguisés en altermondialistes) et anti (anti-OGM, anti-pesticides, anti-vaxx, etc.) comme repoussoir. Et, parmi les plus acharnés, il y a les professionnels des médias qui, pour les uns, succombent aux stratégies modernes à la John Hill et, pour les autres, participent à ces stratégies en tant que complices.

    Big Tobacco, le grand Satan ? Il me semble que les médias doivent aussi être mis en cause.

    Big Tobacco avait utilisé la stratégie du doute sur la nocivité du tabac, à la fois parce que cette nocivité était connue et qu’il s’adressait à des fumeurs. Big anti-OGM utilise la stratégie du doute sur l’innocuité (établie pour les OGM mis dans le commerce), de la désinformation hautement anxiogène et du vandalisme parce qu’il s’adresse à un public qui ne consomme pas d’OGM.

    Il a été question d’amiante dans un commentaire. Ce qui différencie ce cas de celui du tabac, c’est que l’amiante avait (et a toujours) des applications utiles, voire indispensables. Si l’industrie a joué la carte du doute, les décideurs politiques ont aussi abdiqué leur rôle de protection de la santé. Mais c’était aussi une époque où le sacrifice d’années de vie était accepté.

    Enfin :

    « Qui mesure les effets dévastateurs de cette propagande anti-science inventée en 1953 par Hill & Knowlton ? John Hill préconiserait probablement de poser la question à des passants dans la rue. »

    Non. Il y a Internet, les réseaux dits sociaux, les marchands de pétitions…

    Et le drame de ce siècle, c’est que la méthode de John Hill peut être appliquée par n’importe qui. L’urgence est de former les jeunes – et les moins jeunes si c’est encore possible – à la réflexion et la démarche rationnelle.

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    • Seppi,

      Votre incrimination des revenus de la pub et des taxes manquent à mon sens le principal de ce billet.
      En effet, que disent ou plus exactement suggèrent les utilisateurs de la comparaison avec les cigarettiers? Que c’est par appât du gain que certains propos sont tenus.

      Or justement, la manipulation n’a fonctionné que parce qu’il y a d’autres motivations chez les relais d’opinion. L’agence de relations publiques n’a pas directement mis la presse devant le fait que les cigarettiers dépensaient énormément en publicité. Non: elle a fait appel à l’inculture, à la crédulité et aux préjugés. Et ça a très bien marché!

      Au lieu de se dire que c’est toujours et partout l’argent qui fait tourner le monde, en fait il faut bien remarquer que les motivations des relais d’opinion sont multiples et bien souvent non pécuniaires.

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      • Je ne suis pas sûr que nous soyons en désaccord.

        Il y a quatre acteurs dans le schéma du tabac : l’industrie, la firme de relations publiques, les médias et autres faiseurs d’opinion, le public.

        Pour ceux qui utilisent le « précédent » du tabac (et de l’amiante), les méchants, c’est l’undustrie.

        Or ceux qui utilisent aujourd’hui le « précédent » sont des médias et des faiseurs d’opinion. Et je pense que, dans l’affaire du tabac, ils ont une grande responsabilité. Et je constate que, sur des sujets d’actualité comme les pesticides, les perturbateurs endocriniens, les OGM, ces médias et faiseurs d’opinion utilisent le « précédent » sans réaliser et encore moins admettre qu’ils étaient aussi coupables et qu’ils le sont aussi aujourd’hui (dans une configuration différente).

        « Or justement, la manipulation n’a fonctionné que parce qu’il y a d’autres motivations chez les relais d’opinion. » Dans le cas du tabac, outre la manne financière de la publicité, il y avait le fait que les relais d’opinion étaient très majoritairement fumeurs. Aujourd’hui, les relais d’opinion fonctionnent à l’angoisse hypocondriaque et à l’objectif politique, outre le marketing médiatique.

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  3. Bonjour
    Permettez moi de présenter un point de vue différent. Je pense utile de rappelerd’abord le cas du Dr Aubier qui a été violemment attaqué après avoir déclaré au Sénat que ses patients refusaient d’arrêter de fumer au prétexte que la pollution atmosphérique était aussi nocive. Des « confrères » ont publié une tribune dans Libé, l’accusant de minimiser l’effet nocif de cette pollution et recensant des études le mettant en évidence. Une controverse – dans laquelle le mot ‘tabac’ était absent – a saturé l’espace médiatique. L’hypothèse que certaines polémiques soient attisées dans le but de détourner l’attention de vrais problèmes devrait être considérée. Cette stratégie présente beaucoup d’avantages en plus de détourner l’attention : elle érode fortement l’impact de la vraie science et elle permet aux pouvoirs publics de se draper de vertu en agissant avec une autorité ostensible sur des sujets secondaires (OGM, glyphosate, diesel, etc.) tout en trainant les pieds au maximum quand il s’agit du tabac (le paquet neutre !) ou de l’alcool (baclofène)

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    • Salut « un physicien »,

      merci de l’intérêt que vous avez porté à ce billet.

      « L’hypothèse que certaines polémiques soient attisées dans le but de détourner l’attention de vrais problèmes devrait être considérée. Cette stratégie présente beaucoup d’avantages en plus de détourner l’attention : elle érode fortement l’impact de la vraie science et elle permet aux pouvoirs publics de se draper de vertu »

      Il me semble que c’est exactement ce que dit et dénonce ce billet, aussi je n’y vois pas fondamentalement de « point de vue différent ». Les 2 tiers du billet sont en effet presque intégralement consacrés à la dénonciation de cette stratégie efficace d’interposition entre science et public par la fabrication de la fausse controverse scientifique dans les relais médiatiques. Dans les 2 cas on met en évidence des lobbys qui ont fort intérêt à cela, et qui ont même inventé cette stratégie.

      Dans les 2 cas on comprend pourquoi une telle controverse : l’existence d’un consensus scientifique dommageable pour les intéressés.

      La seule nuance est peut être au niveau de l’intentionnalité généralisée. Dans bien des cas, la simple ignorance crasse du process scientifique (sinon son mépris) et l’adhésion idéologique à une croyance en vogue (le cas le plus courant des médias amha) semblent expliquer beaucoup de ce bruit médiatique, même s’il est vrai qu’il reste en amont alimenté par des intérêts certains.

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      • Je n’ai pas été assez clair. La stratégie de Hill était de donner l’impression d’une controverse sur le tabac lui-même. Aujourd’hui on fabrique une controverse sur les OGM (par exemple) pour faire oublier le problème du tabac

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  4. Le rôle de Big Tobacco est en effet passionnant. Mais j’ai l’impression que par moment vous en minimisez, involontairement, le rôle. Par exemple : « Ceux-ci pourront agiter dans les médias les publications de très médiocre qualité produites par les centres de recherche qu’allaient créer à cette fin les industriels à l’instigation de John Hill »
    L’industrie du tabac n’a pas uniquement produit des recherches médiocres (voir plus bas sur le tabagisme passif). Elle a aussi produit des recherches sur d’autres sujets pour faire fumigène et trouver d’autres causes aux maladies (comme le cancer du poumon).

    « de simuler dans l’opinion publique une controverse scientifique n’existant pas en réalité »
    Pourquoi alors le rapport du Surgeon General arrive en 1964 plus d’une décennie après la pelletée d’études à charge contre le tabac ? (c’est une vraie question je n’ai pas la réponse)
    Il faut aussi voir que certaines études ont été ignorées après la guerre car elles venaient de l’Allemagne nazie (en particulier Schairer et Schöniger que vous citez). Elles n’ont donc pas contribué à la formation du consensus scientifique sur le sujet : http://ije.oxfordjournals.org/content/30/1/31.full

    En tout cas il est effectivement plus compliqué de modifier un consensus scientifique sur quelque chose qui a un effet aussi fort que le tabac sur le cancer du poumon.

    Concernant l’addiction provoquée par le tabac, l’industrie le savait depuis le début des années 1960. Voilà ce qu’écrit Gérard Dubois dans son livre sur le sujet : « Le directeur scientifique de RJR, Colby, écrit en 1981 : “Je me sens raisonnablement sûr qu’il ne devrait pas être trop difficile de trouver des experts éminents dans le domaine de l’addiction qui écriraient un article montrant clairement que le tabac n’est pas une “drogue addictive”” ». Quand le consensus scientifique est-il établi ? Il semblerait que le premier rapport du Surgeon General sur le sujet apparaisse en 1988 : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/books/NBK53018/. Pourquoi autant de temps ?

    Sur le tabagisme passif Barnes et Bero ont fait une meta-review en 1998. Elles ont analyé 106 reviews entre 1980 et 1995. Le seul critère qu’elles identifient pour distinguer les reviews montrant la nocivité du tabagisme passif de celles ne le montrant pas : le financement des auteurs. Ce n’est donc pas la qualité des reviews qui est en cause contrairement à ce que vous écrivez plus haut. L’influence de l’industrie, via le financement de chercheurs, est plus subtil que cela et ne se voit pas nécessairement comme le nez au milieu de la figure.

    Autre exemple : sur le lien entre le fait de fumer et le risque de développer Alzheimer. Prendre en compte l’origine du financement modifie les conclusions : http://content.iospress.com/articles/journal-of-alzheimers-disease/jad01240

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  5. Excellent article.

    Il y a un parallèle manifeste entre la stratégie de désinformation utilisée industriels du tabac et par celle utilisée par les mouvements anti-OGM.

    Est-ce que les industriels du tabacs accusaient aussi les scientifiques qui produisaient des études n’allant pas dans le sens qu’il souhaitaient d’être vendu à un lobby ?

    Si la réponse est non, alors, c’est une différence importante entre les deux cas.

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    • Je réponds, même si je ne suis pas l’auteur 😉

      À ma connaissance il n’y avait pas d’accusation de lobbying de la part de Big Tobacco. Ils n’en ont pas moins cherché à décrédibiliser leurs adversaires, notamment en utilisant le terme « junk science » pour parler des études allant à leur encontre. Un site junkscience.com a même été créé par Steve Milloy qui a été rémunéré par Big Tobacco, entre autre.

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  6. J’ai une petite question : Quelle est la meilleur endroit pour, sur n’importe quel sujet (un pesticide, un produit chimique alimentaire, une pratique médicale, etc…) trouver rapidement les principales méta-études et études les plus complètes, relues, reproduites, etc… sur le sujet ?

    Parfois sur wikipedia, y’a juste quelque études contradictoires en fonction de qui a voulu sourcer quoi, et sur google scholar je trouve ça parfois fastidieux de trouver la liste des méta-études complètes. (et desfois je trouve rien).

    Y’a t-il des sites pour ça ? des techniques pour chercher ça plus rapidement ?

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  7. En ce qui me concerne, je n’évoque jamais Big Tabacco face aux OGMs. Je lui préfère la ô combien plus pertinente vache folle, où le « consensus scientifique » (amen) n’a rien vu venir.

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  8. Merci pour cet article.

    Il est très bien re rappeler l’histoire de la science du tabac et du lobbying des industriels. Mais je trouve assez « violent » de présenter cette histoire comme pouvant être utilisée comme « sophisme » lors de discussion sur les sujets chauds du moment. Ce qui est parfois vrai, c’est utilisé comme argument facile, mais il ne faut pas le qualifier « a priori » de sophisme. Du genre, on oublie.

    Je m’explique.

    Le sentiment que me donne le ton de l’article est que la relation entre tabac et certaines maladies a été établi pour la première fois il y assez longtemps et que le consensus scientifique se formait au moment où les industriels ont lancé leur rouleau compresseur. Avec notamment le pourrissement de la science de l’intérieur. Le ton que donne l’article est donc que sur les sujets chauds actuels, il n’y pas de consensus, donc on ne peut pas vraiment dire qu’il y a de l’influence qui fasse pencher la balance.

    Déjà le fait d’avoir des premières études montrant une relation entre certaines maladies et le tabac qui remontent à plusieurs centaines d’années n’est pas une preuve d’une connaissance établie. C’est pas présenté comme ça mais c’est dans le ton de l’article. Sur les sujets chauds du moment on peut imaginer déterrer dans 50 ans les premières études à propos d’une relation qui est encore de nos jours débattue. On peut citer les liens BPA-obésité, BPA-cancers du sein.Et ainsi dire, déjà en 1990 on avait montrer une relation… Si on est de mauvaise fois on peut imaginer les articles de GES comme novateur dans 50 ans et dire : la science savait. C’est peu probable et exagéré mais ça donne une idée de ma pensée.

    LA différence entre Big-Tabbaco et BIg-[ce que vous voulez] est que les industriels ont appris. Alors que pour le tabac ils sont venus un peu trop tard, ce n’est plus le cas pour les affaires chaudes plus récentes. Avant il y a eu un cheminement normal d’études dénuées d’influences trop importantes. Maintenant avant même que le consensus ne commence à se former, les torpillages peuvent intervenir pendant les premières études et découvertes. C’est se que montre très bien Naomie Orkles dans les marchands de doutes. Les scientifiques et conseillers scientifiques ayant travaillé pour le tabac sont allés donner leurs conseils aux entreprises produisant le DDT, les gaz FC, les solvants chlorés etc. jusqu’aux pétroliers. Bien entendu des fois ça peut ne pas marcher, peut-être quand les liens sont évidents et que les champs sont très pluridisciplinaires (comme pour le changement climatique). Parfois ça se justifie, les premières études sur un sujet sont trop alarmistes. Et puis ensuite vient la fameuse question du bénéfice (de santé ou de profits) /risques. Mais là, on parle de politique et de choix de société.

    Tout ça pour dire qu’on ne peut pas balayer d’un revers de la main la question de l’influence de la science de l’intérieur, des fois on peut avoir un doute, parfois moins.

    Bonne année à tous

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