L’effet « Bible-believers ».

rednecks
[niveau : facile] (1350 mots / ~ 6 mins)

Lorsque l’on parle des tenants de théories alternatives, c’est souvent une image caricaturale qui nous vient en tête. Le tenant du complot du 11 septembre ou de diverses croyances de visites extraterrestres incarnera ainsi souvent ce gars à l’air fou et portant un chapeau en papier d’alu sur la tête en vous assurant que « ils » savent tout. De la même façon, un anti-darwiniste se verra facilement incarné par un redneck de la bible-belt états-unienne, prêt à tirer sur quiconque s’approchera un peu trop de son mobile-home, après avoir craché son tabac à chiquer en guise de sommation.

Relativement amusantes, ces représentations n’en demeurent pas moins problématiques en cela qu’elles sont assez insultantes d’une part, mais qu’elles sont par ailleurs bien souvent complètement fausses (ok, pas toujours), sinon totalement contraires à la réalité.

De fait, on croit souvent intuitivement que le niveau d’éducation est systématiquement corrélé à l’acceptation de la démarche et des faits scientifiques, et on arrive ainsi plus ou moins subtilement à la conclusion que les croyances irrationnelles et le rejet de science sont l’apanage des gens les moins instruits et qu’on ne saurait voir de telles postures défendues par des personnes disposant d’une très haute éducation scientifique. Ben Carson, candidat républicain aux dernières élections présidentielles US, était un bon exemple de cette différence entre intuition et réalité à ce propos. Pour de nombreux et percutants exemples plus proches de nous (i.e. les francophones européens qui lisent majoritairement ce blog), de négation de science par des personnes issues de formations scientifiques très poussées, et souvent pour des motivations religieuses, je vous conseille fortement la lecture d’Alterscience [1] ainsi que de Islam et science, antagonismes contempotains, [2] tous deux d’Alexandre Moatti (Alterscience dont j’avais pioché certains exemples pour écrire le plus fameux billet de ce blog).

Je vais ici revenir synthétiquement sur un article publié en mars 2015 dans la revue Skeptical Inquirer, intitulé When don’t the highly educated believe in evolution? The Bible Believers Effect, par Charles S. Reichardt et Ian A. Saari, à propos de cet effet éponyme. Vous pouvez lire gratuitement la version numérique de cet article ici, en anglais. [3]

Un effet tout à fait semblable a été mis en évidence sur la population états-unienne s’apparentant aux républicains ou aux démocrates, dans une étude conduite en 2008. Évidemment, cela induit probablement certaines spécificités, mais qui sont de peu d’importance pour mon propos ici, entendu que je ne souhaite pas généraliser ces résultats, mais bien mettre en évidence un fait contre intuitif, aussi localisé soit-il.

Cette enquête montrait que parmi les républicains, 28% seulement pensaient que les humains contribuent au changement climatique, contre 58% des démocrates.  De manière plus précise, en séparant les répondants ayant fait des études supérieures de ceux n’en ayant pas faites, 31% des républicains non diplômés acceptaient le changement climatique anthropique, contre seulement 52% de démocrates non diplômés. L’écart se réduit donc fortement. Chez les diplômés du supérieur en revanche, seulement 19% des républicains acceptaient le changement climatique anthropique, contre 75% des démocrates. On passait donc d’un écart de 21 points chez les non diplômés, à 56 chez les diplômés.

Évidemment, le point n’est aucunement de suggérer une sorte d’autosatisfaction en pointant l’ignorance des non diplômés et en se congratulant d’être du bon côté, a fortiori celui des diplômés. Non, le résultat est bien trop intéressant et contraire à ce schéma général pour s’abaisser à cela. Car si en effet la confiance en la science concernant le changement climatique anthropique est positivement corrélée à l’éducation chez les démocrates, la relation est exactement inverse chez les républicains. C’est-à-dire que plus les républicains sont diplômés, moins ils acceptent le consensus scientifique sur le climat.

Or, la même observation prévaut concernant l’acceptation des sciences de l’évolution, et c’est là qu’apparait l’effet Bible-believers.

Une enquête a ainsi récolté des données entre 2006 et 2012 en distinguant les répondants croyant en la Bible comme étant la parole de Dieu, et ceux qui ne pensent pas que la Bible est la parole de Dieu, respectivement les « Bible-believers » et les « Bible nonbelievers » (ceux qui croient en la Bible, et ceux qui n’y croient pas). Concernant l’acceptation de l’évolution humaine (càd l’évolution de l’espèce humaine depuis d’autres espèces d’animaux aujourd’hui disparues), la différence entre les deux groupes est frappante : 23% des Bible-believers seulement acceptent l’évolution humaine, contre 66% des Bible nonbelievers. Cette fois-ci, les Bible-believers, comme les républicains précédemment, dévient d’autant plus de la science qu’ils sont diplômés, alors que chez les Bible nonbelievers, la corrélation entre éducation et acceptation de science est positive. En effet, 31% des Bible-believers et 56% des nonbelievers non diplômés acceptent l’évolution humaine, soit un écart de 25 points, contre 10% des believers et 79% des nonbelievers diplômés, soit un écart de 69 points.

biblebelievers_effect_fr

Les mêmes résultats apparaissent lorsque l’on remplace l’évolution humaine par le big bang.

Or, il apparait extrêmement précaire de vouloir expliquer cette divergence par la faiblesse de l’éducation scientifique. En effet, il semble bien que les Bible-believers hautement instruits aient plus de connaissances basiques en science que les non diplômés. Ils comprennent par ailleurs mieux la méthode scientifique que les Bible-believers non diplômés. Le fait est qu’ils ne rejettent pas la science entièrement du point de vue du corpus de connaissance ni des méthodes, mais uniquement des points précisément sélectionnés, comme l’évolution humaine ou la théorie du big bang.

Point hautement important, le rejet de science des Bible-believers n’est pas non plus corrélé à des capacités de raisonnement moindres, ni à une tendance accrue à abonder dans des croyances pseudoscientifiques. Ainsi, 48% des Bible-believers avec un niveau d’éducation de lycée ou moins pensent que l’astrologie n’a rien de scientifique, contrairement à 83% des Bible-believers disposant d’une éducation universitaire de niveau Master.

Plusieurs explications non exclusives ont été proposées, notamment le poids évident des croyances religieuses, dont il apparait qu’il est plus important chez les Bible-believers diplômés (plus engagés dans la vie religieuse de manière générale que les Bible-believers non diplômés) ; la capacité accrue de contre-argumentation des mieux éduqués, de fait meilleurs connaisseurs des consensus scientifiques et plus à même de défendre leur propre opposition vis-à-vis d’eux ; le besoin de cohérence chez les diplômés qui ont plus conscience que les moins diplômés de l’incompatibilité de leur croyance avec la science et choisissent de rejeter cette dernière plutôt que de renoncer à leur croyance ; ou encore une certaine confiance en soi permise par cette éducation, rendant d’autant plus difficile de faire réaliser à ces personnes très confiantes l’écart irréductible entre leur opinion et les faits. [3]

Ces observations sont importantes, car contrairement à une idée répandue, ces personnes rejetant la science ne se distinguent ni par des connaissances scientifiques, méthodologiques, ou des capacités cognitives moindres, ni par un attrait particulier pour les pseudosciences. En clair, ils ne sont pas bêtes, loin de là, et cela rejoint de manière cohérente les observations accumulées ces dernières années sur les tenants de différentes croyances : ni fous, ni idiots, plutôt dans la norme de la population générale. [4] Et c’est là le point essentiel de ce billet : nous sceptiques scientifiques, n’avons pas à reléguer par principe les tenants à des caricatures d’idiotie crasse, car l’examen objectif de la réalité nous détrompe souvent et nous invite à éviter cet essentialisme qui ne présenterait que l’avantage de nous conforter, en creux, dans la bulle des gens instruits, des gens qui ont raison. Ces gens nous sont sensiblement similaires, et nous sommes sensiblement similaires à ces gens.

Il serait erroné de penser que les tenants sont systématiquement irrationnels, et que la rationalité appartient aux sceptiques. Comme nous l’avions déjà évoqué, la rationalité d’une posture peut se situer à plusieurs niveaux, et ne consiste pas nécessairement à accepter la science, mais parfois à sauvegarder l’intégrité de sa croyance (pour une approche plus approfondie). Il nous apparait souvent que le rejet ou la déformation de faits objectivement (càd scientifiquement) acquis et compilés n’est pas rationnelle, mais la rationalité du tenant qui rejette ces faits ne se situe pas à ce niveau, celui du fait, mais plutôt dans l’effort consenti pour court-circuiter ces faits, et garder sa croyance cohérente et fondée. Cet évitement de la dissonance, qui peut être douloureuse, est en soi tout à fait raisonnable. Dès lors, la contre-argumentation consistant au seul débunking, c’est-à-dire l’exposition des faits invalidant la croyance, peut s’avérer très peu productive face à ce genre de tenants, et les considérer de facto comme gentiment illuminés ou peu instruits serait un mauvais point de départ pour l’instauration du dialogue.

Bibliographie :

[1] Alexandre Moatti, Alterscience : postures, dogmes, idéologies, O. Jacob, 2013

[2] Alexandre Moatti, Islam et science, antagonismes contemporains, PUF, 2017

[3] Charles S. Reichardt and Ian A. Saari, When Don’t the Highly Educated Believe in Evolution? The Bible Believers Effect, Skeptical Inquirer, vol. 39.2, Mars-Avril 2015.

[4] Preston R. Bost, Crazy Beliefs, Sane Believers: Toward a Cognitive Psychology of Conspiracy Ideation, Skeptical Inquirer vol. 39.1 Jan-Fev, 2015.

 Merci aux reviewers.

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6 commentaires sur “L’effet « Bible-believers ».

  1. Merci bien pour cette traduction qui bouscule un peu certaines idées reçues. On a observé exactement la même chose pour l’astrologie : moins tu as de diplômes, plus tu la rejettes et plus tu as de diplômes… plus tu la rejettes. Il reste tout de même deux catégories intéressantes : l’entre-deux est le lieu de l’intérêt pour l’astrologie (typiquement on cite les enseignants) + les diplômes scientifiques rejettent bien plus l’astrologie que les diplômes littéraires.
    De mon côté, j’avoue n’avoir jamais bien compris la justification par la dissonance cognitive : celle-ci varie-t-elle avec les diplômes ? Cela me paraît absurde.
    Mon hypothèse à moi est plutôt que l’entre-deux des diplômes a acquis / gagné une capacité d’argumentation, donc de défense contre la dissonance cognitive (cela me rappelle fort, d’ailleurs, mon propre parcours). Jusqu’en master on n’a pas choisi de spécialisation, DONC on se confronte tout azimut à des idées et des travaux qui nous dépassent par leur variété et leur nombre ainsi que par leur densité (cumulée). Concrètement : on ne peut que se disperser si on s’attaque à tout dans le détail (ce qui serait travail de thèse, en fait, mais sur tous les sujets !).
    Une fois en master et après, on se spécialise et 1) on met de côté 80% (ou plus ? 😉 ) des autres sujets et 2) on devient chercheur soi-même. C’est à dire que les idées deviennent des outils de travail qu’on s’approprie, elles ne sont plus du domaine de la culture. La question méthodologique prend ou peut prendre définitivement sa place. Je vois même, là, le terrain du relativisme : à ce stade du cursus de l’étudiant, combien n’ont pas les compétences de partager entre ce qui est vrai et ce qui est faux ? Franchement, le plan thèse anti-thèse synthèse alimente-t-il plus la démarche critique ou le relativisme ? Oui je sais, c’est une question un peu provocatrice 😉 mais je pense que la réponse n’est pas si évidente quand on doit le faire pour des matières si différentes avant la spécialisation. Après, c’est différent car on peut mieux cadrer les choses.
    Pour ces raisons, j’ai l’impression que l’entre-deux des diplômés a juste (statistiquement, j’entends) interrompu son cursus avant d’arriver au stade lui permettant de dépasser la dissonance cognitive : l’acquisition d’une véritable méthodologie qui permet de faire le tri dans nos idées et celles des autres en admettant qu’on ne peut pas tout maîtriser. Mieux, la sensibilisation à l’importance de la méthodologie face aux idées qui, parfois, deviennent presque secondaires.
    Il y a peut-être des conséquences à tirer de cela en matière d’enseignement de l’esprit critique d’ailleurs…
    J’aimerais préciser ici que mon approche est purement personnelle, il n’y a rien de documenté qui sous-tend vraiment mon propos 😛 .

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    • Mais quand on argumente par la dissonance cognitive, n’est-ce pas juste un petit raccourci langagier pour parler réellement de la *gestion* de la dissonance cognitive? Si c’est bien le cas, les avis se rejoignent, car tu dis effectivement que c’est cette gestion de la dissonance qui est différente avec le niveau de diplômes.

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      • Je n’ai pas vu que l’article rendait compte de la courbe qui remonte entre bac+2 et bac +4. Je ne vois donc pas en quoi mon commentaire rejoint explicitement la conclusion de l’article, lequel renvoie à différentes causes qui se croisent.

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  2. Cet effet bible-believer ne m’étonne pas du tout puisque croire en la Bible implique de ne pas croire au big bang et de ne pas admettre l’évolution. Ce qui serait intéressant de regarder aussi, c’est quelle est la proportion de bible-believer chez les personnes instruites face à la proportion complémentaire de non croyants chez cette même population de personnes instruites. Attention quand on compare uniquement des pourcentages.

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  3. Croire au rapport de la commission d’enquête sur le 11 septembre, c’est une croyance rationnelle ?information.tv5monde.com/info/theories-du-complot-quelles-limites-entre-desinformation-et-propagande-152145

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